La Chine dans la mondialisation

LA CHINE DANS LA MONDIALISATION

La Chine est au cœur de la mondialisation. Mieux, pour les médias comme dans la perception de beaucoup, la Chine tend à devenir la mondialisation, la Chine est la mondialisation. Croissance exponentielle fondée sur les échanges internationaux, délocalisations qui en font l’usine du monde, transformations économiques, industrielles, urbaines, sociales accélérées qui lui permettent de passer d’un communisme rural aux grattes ciel les plus futuristes, de la clôture et du repli à l’expansion débridée, du messianisme révolutionnaire au cynisme marchand le plus ouvert … de musée idéologique et social des frustrations du XIXe siècle, la Chine bascule avec une rapidité surprenante dans les vertiges du XXIe. Un temps menacée de dépeçage, proie promise aux impérialismes occidentaux ou japonais, puis orgueilleusement enfermée dans une idéologie de contestation tous azimuts de l’ordre mondial, la Chine semble aujourd’hui parfaitement jouer le jeu des marchés. Ne les considère t-elle même pas comme l’instance unique et légitime des relations économiques entre Etats, élève surdoué qui dépasse ses modèles en utilisant leurs propres règles ? Capital et travail semblent élire domicile en Chine, et les autres Etats se pressent à sa porte, débiteurs ou fournisseurs de plus en plus en concurrence, demandeurs qui de crédits, qui de commandes.

Ce qui est éclatant sur le plan économique est en revanche beaucoup plus équivoque sur le plan politique. Tirant toutes les leçons de l’effondrement du système soviétique, la Chine n’a pas rompu avec la monopolisation du pouvoir par un parti unique. Elle a su opérer des réformes économiques majeures sans altérer les bases d’un pouvoir qui reposait pourtant sur leur négation. Elle a ainsi réussi la mutation que d’autres régimes communistes – Corée du Nord, Cuba, en partie Vietnam – n’ont pas, ou pas encore réalisée. Certes, le système a changé en ce qu’il ne repose plus sur une sorte de divinisation d’un leader charismatique et qu’une certaine collégialité du pouvoir, voire une forme de féodalisation, se sont développées. Mais la structure de la domination n’a pas changé, ni la surveillance, ni la coercition qu’elle implique. Simplement, ce pouvoir nu n’a guère de réalité autre qu’une dictature collective, n’a plus d’idéologie justificatrice autre que l’ordre et la stabilité, mélodieusement appelés harmonie, suivant un terme qui renvoie aux conceptions chinoises les plus traditionnelles de l’organisation sociale. Le lien est par là renoué implicitement avec une civilisation immémoriale, centrée sur elle-même et sachant s’adapter pour mieux se conserver, dans une logique pyramidale dont l’obéissance est l’arête.

Sur le plan international, la même prudence semble prévaloir. Non pas toutefois au service de la stabilité, mais plutôt au nom d’une montée en puissance, ou d’un développement pacifiques. La Chine ne saurait certes se satisfaire d’une situation internationale qui lui conserve un statut de grande puissance virtuelle, et pratiquement de puissance régionale. Elle possède nombre des atouts d’une grande puissance, voire davantage : arme nucléaire, capacité spatiale, participation comme membre permanent au Conseil de sécurité, accumulation croissante de moyens économiques, perception extérieure d’un avenir brillant. Mais en pratique elle n’est pas encore en mesure de réaliser son unité, Taiwan reste intouchable à ses portes, elle suscite une méfiance persistante chez ses grands voisins, Inde ou Japon, et les Etats-Unis l’encadrent de près. Sa diplomatie est donc modeste et le plus souvent sur la réserve, même si l’on peut noter une affirmation grandissante et sans complexe de ses intérêts nationaux, ainsi qu’une activité plus soutenue au sein des grandes organisations internationales dont elle est membre. Attend-elle son heure, qui ne pourrait être que celle du déclin d’autres grandes puissances ? En réalité, elle se concentre surtout sur ses problèmes intérieurs et ne semble guère préoccupée de définir une vision d’un ordre international alternatif – ce qui signifie que ses dirigeants, pour nationalistes qu’ils soient, sont parfaitement conscients de ses fragilités, voire de ses faiblesses.

Les fragilités sont celles de la mondialisation dans son ensemble, que la Chine intériorise tout particulièrement. Fragilité financière, avec la menace permanente d’une crise liée à la liberté incontrôlée sur le plan international des banques, dont les excès sont particulièrement sensibles. Fragilité industrielle, puisqu’un ralentissement mondial de la croissance toucherait durement un pays qui dépend pour sa prospérité de celle d’autrui. Fragilité énergétique, avec une demande accrue de pétrole, de gaz et autres ressources dont la Chine est gourmande, accentuant ainsi la hausse de leur prix, comme plus largement des matières premières. Fragilité éthique, avec un capitalisme débridé qui connaît partout des phénomènes de corruption, ouverte ou rampante. Fragilité sociale, puisque la mondialisation créée certes de nouvelles richesses, mais développe aussi des inégalités de plus en plus criantes, qui appellent dissimulation ou coercition.

Quant aux faiblesses qui caractérisent plus spécialement la Chine, elles accentuent les fragilités précédentes. Il en est notamment ainsi pour les inégalités, sociales, régionales, culturelles qui opposent une frange littorale en voie de modernisation et d’expansion rapides à un pays profond, rural, stagnant et traditionnellement pauvre. Il en est également ainsi pour les bases mêmes du développement, puisque la Chine, pays de la contrefaçon et du respect relatif des droits de propriété intellectuelle, fonde en partie sa prospérité sur la captation du savoir d’autrui, et que la recherche / développement locaux ne sont pas à la hauteur de sa croissance. On peut ajouter que l’indifférence à l’égard de la dégradation de l’environnement ou des mesures de prévention des catastrophes naturelles, et l’insuffisance des moyens d’assistance sont grosses de tensions à venir. Un tel modèle de développement peut difficilement être pérenne, et les difficultés qu’il risque de connaître auraient nécessairement des conséquences politiques négatives.

Les réactions brutales du régime face à des contestations même limitées comme au Tibet, ou la virulence de ses protestations devant les tribulations extérieures de la flamme olympique illustrent une sensibilité et témoignent d’une vulnérabilité surprenantes aux critiques, intérieures ou extérieures. Un régime assuré de lui-même n’a rien à redouter des droits de l’homme ou du débat public. La fierté d’un peuple qui retrouve sa puissance avec les promesses de la prospérité, voire qui cultive le nationalisme ne risque pas réellement de nuire au pouvoir. Son inquiétude semble liée à la contradiction structurelle entre une économie ouverte, qui suppose liberté, mobilité, créativité, innovation et un système politique qui repose sur la stagnation d’une obéissance passive. On discute beaucoup, ici et là, de la compatibilité entre démocratie et capitalisme. Sont-ils indissociables ou antinomiques ? Des théories opposées s’affrontent à ce sujet. La Chine pourrait être un bon terrain d’expérience – et par là, au-delà de son propre avenir, elle intéresse la liberté de tous.