Quatre films new-yorkais de James Gray : cosmopolitisme, communautarisme, violence et solitude

James Gray est un homme sage : il préfère la qualité à la quantité. Depuis Little Odessa (1994), œuvre de jeunesse remarquée, ce réalisateur américain n’a mis que trois autres pellicules en boîte, mais quels films ! Moins connu que d’autres grands réalisateurs de sa génération, James Gray a accompli, à quarante ans, une œuvre des plus intéressantes. D’une maîtrise formelle époustouflante, le cinéma de James Gray est composé de quatre drames : un film noir (Little Odessa), deux policiers (The Yards et La Nuit nous appartient – We Own The Night) en 2000 et 2007, et une histoire d’amour (Two Lovers) en 2008.

Les influences de James Gray, qui souhaitait à l’origine être peintre, sont profondément internationales. Elles appartiennent au cinéma, comme à la peinture ou à la littérature. Il évoque Dostoïevski aussi aisément que Martin Scorsese, Frederico Fellini, Jean-Pierre Melville ou Akira Kurosawa, et cadre ses plans comme des toiles. Pour The Yards, aux panoramas lents et majestueux à la Francis Ford Coppola, James Gray déclare s’être inspiré tout particulièrement des peintures de Georges de La Tour, du Caravage ou d’Edward Hopper. Du peintre américain, on retrouve dans l’ensemble de ces films un recours aux plans larges, le goût des personnes isolées dans leur environnement ou encadrées par l’architecture urbaine, des silhouettes entraperçues grâce à des cadrages tout en suggestion.
Chaque film se déroule dans la ville cosmopolite de New York où il a grandi. Né dans le Queens, James Gray est Juif d’origine russe. Ses grands-parents sont venus aux États-Unis pour fuir les pogroms. Son New York est différent de celui de Woody Allen ou de celui de Martin Scorsese. C’est la Russie aux États-Unis. Little Odessa, titre du film et lieu de l’action, est le surnom du quartier juif de Brighton Beach, dans le district de Brooklyn, où se concentre l’immigration russe sous la coupe de la mafia locale. Des meurtres s’y commettent en pleine rue et le linge sale s’y lave en famille, sans l’intervention de la police. La péninsule de Coney Island redevient une île. The Yards se sert plutôt des lieux sombres et désaffectés du Queens, de ses entrepôts ferroviaires (les yards), de ses appartements middle class comme de ses propriétés bourgeoises.
James Gray n’oublie pas les lumières de Manhattan, que les personnages y passent la soirée (Two Lovers) ou rêvent d’y aller (Little Odessa). Dans les boîtes de nuit new-yorkaises, les héros jouissent brièvement de leur ambition. New York, ville aux mille visages, est toutefois moins le village international fantasmé qu’un lieu d’errance et de vives tensions. Chaque quartier représente une communauté, une terre maudite ou un territoire à conquérir. Ni l’émancipation glorifiée ni le rêve américain n’ont leur place chez ce réalisateur soucieux de montrer, derrière des textures cinématographiques travaillées, la réalité de cette ville. Les héros ont des jobs aliénants et ont du mal à quitter leurs parents. Avec Two Lovers, outre l’immaturité émotionnelle du personnage principal, Leonard, James Gray évoque précisément ce phénomène de société contemporain qui veut que jamais, aux États-Unis, depuis la Grande Dépression, autant de trentenaires n’aient vécu chez leurs parents.
Dans cette quasi-unité de lieu, le réalisateur tisse des histoires aux accents tragiques. Partant de dilemmes archétypaux (mère ou père, culpabilité ou innocence, Éros ou Agapè, etc.), il met en scène des conflits entre des personnages eux-mêmes partagés. Ses films donnent une impression de valse dévastatrice. Si Two Lovers, le seul film sans cadavre – mais avec tout de même une tentative de suicide –, propose une issue moins brutale, la perspective finale est néanmoins chargée de mélancolie. Avec cette ambition assumée de créer des films qui résistent au temps, James Gray traite de la condition humaine et de questions internationales grâce à son thème de prédilection : la famille, source de désillusions et d’espoirs résignés. 1. Cellule familiale et réseaux criminels internationaux Les héros des films de James Gray sont empêtrés dans leurs relations familiales. Même lorsqu’il s’agit d’affaires amoureuses, ils ne peuvent s’en affranchir. La famille est généralement vécue comme une chape de plomb. Quand elle offre des opportunités professionnelles ou conjugales, celles-ci sont refusées par le héros – travailler comme machiniste dans The Yards, devenir policier dans La Nuit nous appartient, se marier à Sandra Cohen (Vinessa Shaw) dans Two Lovers. Mais les liens familiaux y sont comme des élastiques : plus le héros tire dessus, plus durement ils lui claqueront à la figure. Joshua Shapira (Tim Roth), de Little Odessa, retrouve sa famille et son quartier après une longue absence. Disputes violentes et cadavres suivront. Leo Handler (Mark Wahlberg, The Yards) revient chez lui après un séjour carcéral. La suite n’aura rien d’une série de « bons moments » malgré le vœu pieux de sa mère. Dans La Nuit nous appartient, Bobby Green (Joaquin Phoenix) rejoindra la police… une fois arraché à son bonheur par ses frère et père policiers ! Et Leonard Kraditor (Joaquin Phoenix), de Two Lovers, reste au sein de sa famille à cause d’une seconde et sévère désillusion amoureuse.
Ces problèmes d’appartenance doivent autant aux passions intimes des personnages qu’à l’influence des ascendants et des réseaux criminels. La criminalité transnationale organisée, souvent russe, pénètre jusqu’à la cellule familiale du héros, où père et parrain se confondent parfois. La famille criminelle est plus forte que la famille traditionnelle. La mafia russe et sa brutalité glaçante possède tout de même en Marat Buzhayev (Moni Moshonov), le parrain de La Nuit nous appartient, un visage doux et conciliant. Considérant Bobby, gérant de sa boîte de nuit El Caribe, comme son fils, il devient pour lui une véritable alternative paternelle et familiale. Nourri comme un roi, Bobby baise Marat sur le front par tendresse quasi filiale – ce qui pourrait être un signe d’allégeance s’il connaissait ses activités criminelles. En sus du confort matériel, le parrain confronte ainsi le héros à un véritable dilemme grâce à cette dimension affective – d’autant plus que son vrai père est d’un caractère austère. Mais le résultat sera le même : le parrain se dégagera des policiers, ignorant qu’ils sont de la famille de Bobby ; et la séparation aura lieu dans le sang.
Face à ces situations poisseuses, que fait la police ? Elle est absente du quartier de Little Odessa, violente et maladroite dans The Yards et traitée comme quantité négligeable dans La Nuit nous appartient [[« We Own the Night » est la devise de l’ancienne Street Crime Unit de la police new-yorkaise, réputée pour son efficacité, mais qui a disparu à la suite d’un scandale.]], même si elle prend une dimension plus humaine et finit par boucler les responsables – non sans plusieurs pertes. Dans ce film, le courage du Deputy Chief Albert Grusinsky (Robert Duvall) atténue la noirceur du tableau. C’est un policier « exemplaire », vétéran décoré, mais aussi, d’une certaine façon, inaccessible derrière son attitude raide et irréprochable – et pleine de reproches pour son fils Bobby. Il refuse d’écouter son fils et le déclare « incontrôlable ». Cette figure reconnue et exigeante, comparée à l’ancien patron de la CIA Edgar J. Hoover par le personnage Jumbo, agira cependant comme un éveilleur de conscience. 2. Des personnages sans patrie Les confrontations entre père et fils sont aussi des luttes identitaires. Joshua Shapira impose à son père de parler anglais – ils sont immigrants russes – tandis que sa mère parle tantôt en russe, tantôt en anglais. Avec son frère Reuben (Edward Furlong), il évoque la possibilité de retourner en Russie. Dans un moment d’intimité avec son amie Alla Shustervich (Moira Kelly), il qualifie son frère d’intelligent et d’« américain », soulignant par là que Reuben, plus jeune, est moins lié à ce passé russe. Dans La Nuit nous appartient, Bobby Grusinsky a pris le nom américain de sa mère (Bobby Green) pour les affaires et ne retrouve son nom qu’à la toute fin. Son amie portoricaine n’est pas acceptée par sa famille. Dans les milieux fortement mélangés de New York, les allusions racistes sont naturellement présentes : Arkady Shapira (Maximilian Schell) refuse que son fils Reuben compte des Noirs parmi ses amis et lui prédit un pauvre avenir de goy s’il n’étudie pas à l’école. Willie Guttierez (The Yards) se fait interpeller en espagnol par un concurrent qui lui rappelle qu’il ne sera jamais « blanc comme eux ». Dans un registre différent (Two Lovers), Reuben Kraditor (Moni Moshonov) paraît peu concerné. Cet immigrant d’Israël n’a pas vraiment prise sur son fils, même s’il travaille au pressing pour lui. La question identitaire est secondaire. En décalage par rapport aux tourments existentiels de son fils, on le voit rire en regardant un DVD du comique britannique Benny Hill.
Sous ces autorités confuses, James Gray dépeint des relations fraternelles non moins complexes. Les personnages sont frères de sang dans Little Odessa et La Nuit nous appartient, amis très proches – comme frères – dans The Yards. Dans Little Odessa, Joshua Shapira, tueur à gages, revient dans son quartier et sa famille alors qu’il en a été banni après avoir tué le fils du parrain local – Boris Volkoff. Son frère Reuben, adolescent, viendra discrètement à sa rencontre. Ils passeront du temps ensemble, à faire des choses banales comme deux frères sans histoire. Dans ces moments de sursis, l’attachement de Joshua s’exprime avec brutalité : les rapports entre frères sont avant tout des rapports entre hommes – et la question de la virilité est toujours présente. Ils se regardent étrangement au cinéma, Alla Shustervich assise entre eux. Plus tôt, Joshua lui donne des coups qui sont autant de manifestations d’affection presque animales. Les mots sortent moins facilement de la bouche de Joshua que l’arme à feu de sa poche.
Joshua est un modèle de violence, mais il cherche également à protéger son frère de celle de leur père. Reuben aime son grand frère et le lui dira. Mais son admiration pour cet homme causera sa perte, car Joshua est un personnage sans patrie. Il peut aller partout sauf chez lui. Il est constamment sur le départ. Dans une scène, il quitte son frère sur le seuil de leur immeuble. Le sol, peint en rouge, apparaît en quelques endroits sous la neige – où les pieds l’ont trop foulée. Ce sont comme des pas de sang. Et voilà comment quelques mètres carrés à New York font penser à une guerre en Russie. Dans The Yards, c’est Leo qui ne peut plus revenir chez lui. Soupçonné du meurtre commis par son ami Willie (Joaquin Phoenix), il est activement recherché par la police. Les points d’affrontement entre ces faux frères se multiplient, et il n’y aura pas de vainqueur. Leo finira seul, dans le métro aérien, comme au début du film – et en clin d’œil à la solitude de Joshua dans Little Odessa.
Tous les films de Gray se terminent sur des plans suggérant la solitude du héros. Dans Two Lovers, le regard de Leonard, dans les bras de Sandra, se heurte à un mur : une limite, quoique rassurante – comme le foyer que Sandra lui promet. De façon subtile, c’est aussi le cas de La Nuit nous appartient. La fraternité n’y est pas accomplie, même si les frères Bobby et Joseph sont réunis dans la police et sous la bénédiction de leur père défunt. Ils disent qu’ils s’aiment, mais ils sont assis côte à côte et chacun regarde en face de soi. Surtout, le spectateur sait les deux êtres blessés. L’un a perdu son amour et a cru voir son visage dans la salle, l’autre quitte les fonctions opérationnelles de la police – usé par les violences qu’elles charrient. Joseph quitte ces responsabilités au moment où Bobby les endosse – une passation de pouvoir qui eut lieu réellement pendant l’ultime coup de filet. Plus tôt dans le film, Bobby avait réagi avec cœur mais retard. Il se rapproche de son frère après qu’on lui ait tiré dessus. Il intègre la police – accomplissant le vœu de son père – après le décès de ce dernier.
Cette danse à contretemps renforce cette impression d’union impossible tout en conférant aux protagonistes une proximité tragique. Chacun vit son destin à son rythme, avec ses accidents et ses évolutions intérieures. Dans ce contexte, les moments d’entente entre frères apparaissent comme des moments de grâce, réduits à leur plus simple expression : un snack que l’on partage, une soirée en boîte de nuit, une blague, une discussion en tête-à-tête. Chaque film a ses nuances, mais dans les deux premiers, les frères se déchirent en l’absence de bon exemple. Dans The Yards, la mère de Leo (Ellen Burstyn) lui soufflera avec regret : « Tu n’as eu personne à admirer. » Absence de père, absence de frère. 3. Une religion sans Dieu Absence du Père ? Les personnages de James Gray souffrent et semblent abandonnés à leur destin, promis à la chute. Si parfois une lumière étrange peut en jaillir (La Nuit nous appartient et Two Lovers), les héros ne font pas appel à Dieu pour s’en sortir. Juif athée, James Gray incorpore dans son œuvre une religion superficielle, sans réconfort. Elle est très peu envisagée dans sa pratique spirituelle et le rapport à Dieu, mais bien davantage comme une somme de traditions dénuées de tout sens si ce n’est social. Le temporel l’emporte sur l’éternel.
La religion est visible, comme dans la vie courante, grâce aux pratiques et symboles religieux : croix et étoiles, kippas, bar-mitsva, etc. On voit des rites juifs dans la plupart des histoires, et plusieurs croix sur les poitrines de The Yards. La religion chrétienne est intégrée dans la société américaine, mais les références à Dieu ne sont que récitations. À la fin de La Nuit nous appartient, la remise des diplômes se célèbre en invoquant la protection divine. Ces formules confirment néanmoins que la trajectoire de Bobby tend vers la rédemption. Le film se conclut sur un « amen » de l’assistance. La religion juive, fortement communautaire, est surtout un moyen de se rencontrer à New York, entre gens de même milieu et de même éducation. Two Lovers décrit l’aspect « agence matrimoniale » de la religion. Reuben et Ruth Kraditor (Isabella Rossellini) arrangent une rencontre pour leur fils, avec un mariage d’intérêt en vue, et on apprend qu’eux-mêmes s’étaient rencontrés lors d’un bal du centre culturel yiddish.
La religion juive offre aussi l’illusion d’une appartenance, dans des histoires où les héros, souvent d’origine étrangère, connaissent l’exil. Dans Little Odessa, Joshua dit à son frère : « Nous sommes juifs. On erre. » Plus tôt, il lui demande s’il a fait sa bar-mitsva, mais uniquement pour savoir s’il a pu en tirer quelque argent. Il ira bien plus loin, quelques scènes plus tard… Raison de son retour à Little Odessa, Joshua doit tuer un bijoutier iranien – dont on ne sait rien. L’assassinat se fait de nuit, en forme d’exécution, dans une décharge. Joshua défie Dieu d’intervenir. Le frère, à l’abri, observe la scène avec effroi et fascination.
Un autre criminel défie cette fois les religions en les associant, alors qu’une religion a pour vocation d’être exclusive. Étrangement, Vadim Nezhinski (Alex Veadov), narcotrafiquant de La Nuit nous appartient, porte au cou une croix et une étoile. Difficile d’interprétation, ce détail est intéressant. Est-ce ne pas avoir de religion qu’en avoir deux ? Est-ce, même si l’hypothèse fait sourire, une promotion de l’œcuménisme ? Est-ce encore l’illustration d’un Dieu soumis aux lois temporelles et criminelles ? Est-ce qu’ici les symboles ne sont réduits qu’à de simples objets dépourvus de signification ? Après la religion sans Dieu, il s’agit de l’étape suivante : le symbole religieux sans religion. 4. La mère, visage d’une compassion universelle Les femmes font un meilleur lien avec le Ciel. Alla Shustervich, dans Little Odessa, récite un kaddish [[Dans le judaïsme, hymne à la gloire de Dieu.]] quand elle se promène avec Joshua. Amada Juarez (Eva Mendes), dans La Nuit nous appartient, dit à son ami Bobby avoir prié avec sa mère. La mère juive et protectrice de Two Lovers, les mères dans The Yards, près de leur fils à l’enterrement d’Erica Stoltz (Charlize Theron), posant comme des madones… Toutes portent leur croix. Leo, à la fin d’une scène en tête-à-tête avec sa mère, lui demande de ne pas perdre la foi. Elles sont pleines de compassion, et incarnent la chute comme l’élévation. Sur une musique divine sans Dieu, les mères des premiers films sont malades, alitées, mais proches du Ciel. Irina Shapira (Vanessa Redgrave), dans Little Odessa, est atteinte d’une tumeur. L’amour de cette mère est comme une bouée sur le point de crever. Joshua qui veut la voir n’y parviendra pas tout de suite, renvoyé par son père hostile, mais accédera plus tard à sa chambre. Il la retrouvera et s’abandonnera avec une simplicité désarmante. Ce sera, pour lui, le seul moment où il lâche prise. Même quand il fait l’amour avec Alla, Joshua est prédateur. Il n’y a qu’une femme : la mère. À la fin, il l’imaginera entourée de lui et de son frère : un rêve, une image de réunion familiale impossible – projetée avec le visage de la mère.
James Gray filme souvent l’instinct maternel. Les femmes y sont avant tout des mères, ce qui fait penser au cinéma italien. Mais il s’agit ici d’une maternité beaucoup plus sensible que culturelle ou politique. Même si les femmes sont attachées au foyer, on ne les voit pas s’investir dans les tâches ménagères. Il est d’ailleurs plus question de traiteur que de cuisine : les familles commandent des plats chinois dans The Yards comme dans Two Lovers. La place des femmes en société intéresse moins le réalisateur. Tout juste Michelle déplore-t-elle, dans Two Lovers, d’être une assistante à vie (assistant for life), mais ce pessimisme tient davantage à son errance personnelle qu’à un amer constat socioprofessionnel. Fragiles mais attentives, les mères constituent le refuge ultime. Amada, qui ne supporte plus la protection policière, s’en échappe pour voir la sienne. Irina Shapira rassure aussi son fils Reuben en lui disant qu’il est beau, dans une scène de jolie tendresse. Figures de compassion, les mères souffrent avec leurs fils dans Little Odessa et The Yards. La tante de Leo est, pour sa part, en bonne santé et présente, mais elle finit par perdre sa fille Erica. C’est le douloureux échec des mères à protéger leur progéniture. La même impuissance saisit Ruth Kraditor face à la passion fulgurante de son fils Leonard. Comme vaincue, alors qu’il fuit le foyer, elle lui demande simplement s’il est heureux. Et s’il finira par revenir au bercail, c’est parce qu’il aura été impossible pour lui de le quitter.
Les jeunes femmes sont aussi filmées comme des mères en devenir. Erica, amoureuse de Willie, aime faire la fête avec lui et profiter de sa jeunesse. Mais, derrière ce maquillage sagement gothique qui lui donne un charme adolescent et crépusculaire, elle rêve surtout de mariage et d’enfants. Elle précipitera même l’annonce de leur mariage à sa mère, au grand embarras de Willie. Sandra Cohen, amoureuse de Leonard Kraditor, l’attend pour fonder un foyer. Elle est d’une beauté grave sous la caméra de James Gray : une femme magnifique de trente ans qui cherche à s’épanouir pleinement. Elle veut s’occuper de Leonard et lui présente un amour teinté de protection maternelle. Dans une scène, elle lui offre des gants, et voit discrètement ses cicatrices aux poignets. Michelle Rausch (Gwyneth Paltrow) fait une fausse couche et se retrouve au lit comme les mères de Little Odessa et The Yards. Cet accident est un signal d’alarme dans la vie de cette femme blonde et pâle. Il lui permet de prendre un brusque recul et de mettre son amant à l’épreuve dans une des scènes clés du film. Ronald Blatt (Elias Koteas) quittera sa femme pour elle. Cette fausse couche – rappel cruel de la fonction maternelle – change pleinement le destin de femme de Michelle. La maternité fait la femme. 5. Two Lovers : une passion pétersbourgeoise à New York Avec Two Lovers, quatrième et dernier film en date de James Gray, New York devient le cadre d’une histoire d’amour. L’amour, comme le crime, est une histoire de famille. Déjà, Leo Handler était amoureux de sa cousine dans The Yards. Ici, ce sont les parents de Leonard Kraditor qui lui font rencontrer Sandra – même si tout est parti d’elle, profondément touchée par cet homme dépressif et porteur du gène de Tay-Sachs [[Maladie génétique rare, mortelle et incurable à ce jour. Elle ne peut se transmettre à l’enfant que si les deux parents sont porteurs du gène. Des tests prénuptiaux de dépistage ont permis de limiter la propagation de cette maladie au sein de la communauté juive ashkénaze, particulièrement touchée – comme la population franco-canadienne et celle des Cajuns de Louisiane. Dans le film, Leonard a connu une première séparation suite à un tel dépistage.]]. Le héros fait face à un dilemme, cette fois d’ordre amoureux : Sandra ou Michelle ? La première est une brune tranquille ; la seconde, une blonde fragile. Sandra lui plaît, mais il est amoureux de Michelle, une voisine rencontrée par hasard qui lui offre l’occasion d’échapper à sa famille et d’inverser les rôles en prenant quelqu’un sous sa protection. Sandra est le choix de la famille. Elle est belle, lui offre sa tendresse sans chercher à s’imposer, mais Leonard préfère regarder par la fenêtre. Sa priorité, c’est cette voisine, en face, de l’autre côté de la cour. On pense alors à Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock ! Certes, il y a les fenêtres, la pluie, le toit, les pulsations nocturnes de la ville… Mais le suspense, bien présent dans Two Lovers, n’est pas de nature criminelle. Il procède de la tension extrême des personnages et de leur lutte intérieure.
Pour la relation entre Leonard et Michelle, James Gray s’est inspiré de la nouvelle de Fiodor Dostoïevski, Les Nuits blanches, adaptée au cinéma par Luchino Visconti. Une référence explicite à Dostoïevski existe déjà dans Little Odessa, où Arkady Shapira confesse avoir lu Crime et Châtiment à ses enfants quand ils avaient deux ans ! Dans Two Lovers, on retrouve le même empressement et la même maladresse adolescente que chez le héros de la nouvelle de Dostoïevski. Leonard est un peu lourd et hésitant, jusque dans sa démarche avec ses épaules rentrées. Néanmoins, il gagnera en assurance et on le verra feindre la rencontre hasardeuse sur le quai du métro, prendre les devants en boîte de nuit, acheter une bague d’un air décidé, etc. Malgré ses bizarreries, il est d’un caractère entier. Immature, Leonard croit pouvoir forcer l’amour. Il se trompe, mais il vit. Et vivre, même des histoires qui ne sont pas faites pour nous, pousse le destin à se manifester. C’est l’une des lectures du film.
C’est dans la nuit que le héros se retrouve face à lui-même. On pense à ce passage de The Yards où la télévision, après un reportage sur le meurtre de Sunnyside, annonce un talk-show sur une récente panne générale d’électricité. La question posée (« Où étiez-vous quand les lumières se sont éteintes ? »), à comprendre au sens figuré, trouve des échos dans tous les films de James Gray. C’est au cœur de la nuit que ses personnages ont la lourde tâche de se situer. Leonard n’échappe pas à cette loi humaine et, d’une certaine façon, c’est l’amour de Sandra qui vient à son secours sur la plage où il erre la nuit après sa rupture. Certes, il retourne chez ses parents, entre quatre murs, et tire un trait sur ses rêves d’ailleurs et d’aventure. Mais c’est avec la même spontanéité qu’il rentre chez lui, s’assied, sourit à Sandra et la prend dans ses bras. Leonard reste un personnage pur qui a soif d’amour. Il garde les yeux ouverts et ne dit rien. L’heure n’est plus à la passion ni aux déclarations intempestives. Le héros est sorti de la nuit et des Nuits blanches. Le silence renforce l’ambiguïté et la beauté de cette scène finale. Après le chemin de la rédemption dans La Nuit nous appartient, le héros de James Gray emprunte celui de la réconciliation. James Gray, à l’instar de ses personnages, a du mal à se situer. Appartient-il au cinéma américain contemporain ? Certes, cet ancien élève de l’University of Southern California s’appuie sur des castings hollywoodiens, mais ses acteurs sont au service d’histoires simples, localisées, avec des questions humaines de fond et des questions internationales en filigrane. Surtout, son écriture personnelle, ses morales trop subtiles pour recevoir des prix et récompenses, et ses mises en scène fortement évocatrices sans être brutales ont limité le succès commercial de ses films.
Le prochain tournage qui va lui donner l’occasion de sortir de New York pourrait se tenir en Amazonie, en attendant un projet de film dans l’espace où il explorera sans doute les mêmes frontières intimes du destin. Formant une véritable œuvre, ses quatre premiers films renouent avec un cinéma américain réellement ambitieux, proposant des histoires lyriques et lucides. Leur intérêt dépend moins de l’issue dramatique que de leur densité psychologique et esthétique. Article paru dans le N°39 (septembre-octobre 2009) de la revue Questions internationales (la Documentation française), disponible ici.