Alexandrette et le plateau du Golan : deux illustrations de la politique étrangère syrienne aujourd’hui

A l’image du dieu Janus, Damas scrute son passé, et regarde en même temps vers l’avenir. En résulte l’impression que la posture syrienne est ambivalente et paradoxale. C’est ce qu’illustrent des attitudes visiblement divergentes face à deux revendications territoriales : l’ex-sandjak d’Alexandrette (Iskanderun, aujourd’hui province turque de Hatay, dont le chef-lieu est la célèbre ville d’Antioche), cédé par la France à la Turquie en 1939, et le plateau du Golan, occupé par Israël depuis 1967. Les contextes sont différents, et dans l’imaginaire populaire syrien, il est évident que l’aspiration à récupérer le plateau du Golan, perdu à la suite d’une défaite militaire, est bien plus vive et mobilisatrice que celle de réintégrer au territoire national l’ex-sandjak d’Alexandrette, cédé par l’ancienne puissance mandataire. La fierté et l’honneur syriens n’y sont pas engagés de la même manière. Le traumatisme, lui non plus, n’est pas le même, comme en témoignent les mégaphones qui permettent aux familles syriennes de communiquer de part et d’autres des barbelés du Golan, alors que les voix se sont tues à Alexandrette. Toutefois, ces deux exemples illustrent deux visages de la politique étrangère syrienne aujourd’hui.

Ces deux facettes s’articulent autour de la notion du temps. Figée, ou souple ? Il semblerait que la politique étrangère syrienne soit l’une ou l’autre, selon que les sujets concernent le court ou le long terme. Comme le souligne le dernier rapport de l’International Crisis Group, relativement rigide dans le domaine des principes, de la rhétorique, et surtout des décisions stratégiques, la Syrie fait au contraire preuve de flexibilité tactique lorsque des questions concrètes et des intérêts immédiats entrent en jeu.

Ainsi, d’un côté, l’attachement syrien au discours nationaliste arabe reste prépondérant. Les dirigeants attribuent d’ailleurs les succès de la diplomatie syrienne à cette constance et cette intransigeance, qui font de la Syrie un des derniers bastions de la résistance dans la région. Cette image, que Damas cultive, correspond donc à un statut. En cela, l’activisme pour le retour du plateau du Golan est essentiel, et dans cette logique, la lutte en elle-même serait aussi productive que le résultat. Un renoncement, même tacite – ou ne serait-ce qu’une flexibilité dans les négociations à ce sujet – serait fatal pour la crédibilité du discours syrien.

De l’autre côté ont lieu des ajustements constants et des concessions, qui ne doivent surtout pas sembler être des renoncements, encore moins des compromissions. Loin de mener une politique idéologiquement prédéterminée, Damas renégocie et révise sans cesse sa position, dans le cadre de principes auxquels elle ne peut se soustraire. C’est sans doute ce qu’illustre le cas du sandjak d’Alexandrette, au sujet duquel le vif différend avec la Turquie est actuellement mis en sourdine. Cette relative discrétion des autorités syriennes est opportune, alors que se multiplient les accords de coopération et les projets communs entre les deux pays. Ces projets, qui concernent tant la création de zones franches que des opérations de déminage aux frontières de l’ex-sandjak, reviennent souvent à une reconnaissance de facto de la souveraineté turque. Par ailleurs, l’accord de libre-échange signé en décembre 2004 comporte une disposition additionnelle prévoyant la reconnaissance mutuelle des frontières. Pour autant, l’ex-province n’a pas fait l’objet d’un renoncement officiel de la part de la Syrie.

Il convient à ce sujet de noter que tout changement trop brutal ou revirement dans la politique étrangère syrienne est connoté négativement. La constance et la cohérence, au contraire, figurent comme une source de crédibilité, et la conséquence du bon droit syrien. Ainsi, lorsque l’on signale aux interlocuteurs syriens telle évolution constatée en matière de politique étrangère, il est de coutume de répondre que c’est uniquement la perception qui a changé. Cette capacité à ne pas effectuer de changements fondamentaux dans sa stratégie et ses objectifs est essentielle pour la Syrie, forte de ses principes. Elle reste ainsi fidèle au proverbe syrien « Celui qui change ses voies perd son bonheur ». Pourtant, c’est aussi sa souplesse ponctuelle qui la rend moins vulnérable, et semble faire d’elle un des seuls protagonistes encore capables de changement, dans cette région où tant semblent paralysés.