Lettre ouverte de Serge Sur au sujet d’une évaluation de M. Daniel Compagnon, membre de la 4e section du CNU

Qu’un candidat aux fonctions de maître de conférences en science politique, spécialisé en relations internationales, ne soit pas qualifié par le CNU n’a rien d’inhabituel ou d’anormal. On peut cependant s’étonner des termes d’un rapport négatif qui témoignent de mœurs et de méthodes surprenantes. On pourrait parler de disqualification plus que d’évaluation des travaux du candidat par M. Daniel Compagnon (Professeur des Universités, IEP de Bordeaux). Une surprise qui se renouvelle à mesure que l’on progresse dans la lecture dudit rapport. Cette surprise tient d’abord à certains commentaires sur la thèse du candidat ; ensuite à la mise en cause personnelle et venimeuse du directeur de la thèse – et c’est en cette qualité que j’exprime mon indignation ; enfin à la conception de l’étude des relations internationales que formule le rapport, conception qui ne manque pas de soulever un problème plus général.

I. – Le candidat

Pour ce qui concerne l’appréciation des travaux du candidat, et surtout de la thèse, je ne conteste certes pas le droit des rapporteurs de procéder à leur jugement en toute liberté. Je conteste simplement certains arguments, ou certaines erreurs factuelles. Ainsi pour l’absence de publications du candidat dans des revues à comité de lecture : l’Annuaire Français de Relations Internationales, tout comme Questions internationales, sont des revues à comités de lecture.

Encore, pour le jugement porté sur le jury de la thèse, qui aux yeux de M. Daniel Compagnon n’aurait comporté sur les cinq personnes qui le composaient qu’un seul membre compétent, son collègue. Les autres, un ambassadeur qui a suivi de près les questions dont traite la thèse, un avocat spécialisé et reconnu sur le sujet, professeur associé dans une grande université, deux professeurs d’université, seraient-ils à ses yeux des usurpateurs ou des imposteurs en ce domaine ? J’y reviendrai dans un instant pour ce qui me concerne directement.

Les reproches qui sont faits à la thèse ne sont pas tous sans fondement. Le rapport de soutenance en porte témoignage. Mais une thèse, c’est aussi et peut-être d’abord une proposition que l’on avance et que l’on soutient. Un candidat doit pouvoir adopter un point de vue et argumenter en faveur d’une position, d’une analyse qui peut ne pas être partagée. La discussion qui suit avec le jury est l’occasion de les mettre en débat. A cet égard, les objections présentées au candidat, parfois avec force, ont donné lieu à des échanges que le Jury s’est plu à saluer, et qui expliquent les félicitations qui lui ont été décernées.

C’est par une erreur matérielle que le rapport ne fait pas état de la délibération spéciale et n’incorpore par la mention formelle du vote à l’unanimité et à bulletins secrets. Cette erreur matérielle sera rapidement corrigée, et en tout état de cause est sans influence sur la qualité intrinsèque de la thèse. Celle-ci a le grand mérite de ne pas être un pâteux digest de points de vue contradictoires présentés par d’autres, sans oublier personne de peur de déplaire, à quoi se résument trop de thèses dont les auteurs s’abritent sous le parapluie d’autres auteurs pour être certains d’être bien inscrits dans la doxa.

II. – Le Directeur de thèse

Ce qui est au cœur de ma protestation contre le rapport de M. Daniel Compagnon, ce sont les attaques ad hominem dirigées contre le directeur de thèse que j’ai eu l’honneur d’être en l’occurrence. Je déteste perdre mon temps à polémiquer, mais je ne peux laisser passer des assertions qui sont à mes yeux autant d’insultes. Je le peux d’autant moins que, si cette hostilité déclarée et récurrente de M. Daniel Compagnon ne me touche guère personnellement, elle porte préjudice à un candidat qui n’en peut mais.

Je ne suis pas suffisamment familier avec les pratiques du CNU pour savoir si ces attaques personnelles sont monnaie courante. En toute hypothèse, je regrette vivement que l’université tende ainsi à devenir le champ clos d’inutiles querelles disciplinaires, au lieu d’être une instance de débats stimulants et d’oppositions intellectuelles fécondes, puisque nos disciplines, qui ne relèvent pas de la science, sont des domaines de « disputatio » au sens noble du terme. J’ajoute que cette hostilité me surprend d’autant plus que je ne connais pas M. Daniel Compagnon, que je n’ai rencontré qu’une seule fois, à mon détriment.

Hostilité récurrente : quelques années plus tôt, évaluateur pour l’AERES du Centre Thucydide – Analyse et recherche en relations internationales que j’ai fondé et dirige à l’Université Panthéon-Assas depuis plus de dix ans, il a demandé au Ministère la disparition de ce centre, que fort heureusement il n’a pas obtenue. Le Centre Thucydide travaille activement et ses publications n’ont rien à envier à l’œuvre de l’auteur du rapport, sur laquelle je m’abstiendrai de tout jugement, car je respecte l’indépendance de mes collègues. Je note simplement que le seul membre de nationalité étrangère de la mission AERES a écrit une lettre de protestation contre cette évaluation au Président de la mission, estimant que le Centre Thucydide n’avait pas bénéficié d’un « fair hearing ».

– A trois reprises, M. Daniel Compagnon s’en prend nommément à moi dans son rapport. Une première fois, en écrivant que la thèse « n’est pas originale (elle correspond à une (sic) certain point de vue « conservateur » … qui a en horreur les ONG et dont Védrine s’est fait l’interprète en France, relayé par Serge Sur dans le milieu universitaire) » … Trois cibles donc dans cette phrase, Hubert Védrine, moi-même et le candidat. Je ne connais pas personnellement M. Védrine, mais je le considère comme un homme libre de sa pensée plutôt que comme un interprète. Quant à moi, je ne suis nullement son relais et mes positions et analyses ne proviennent et n’engagent que moi.

Et que vient faire cette critique de « conservateur » dans une appréciation académique ? M. Daniel Compagnon, nouveau Jdanov, est-il chargé de veiller à la pureté idéologique de l’étude des relations internationales, et de condamner ceux qui ne pensent pas comme lui ? Enfin, le candidat est implicitement accusé de n’avoir été que le reflet des thèses de son directeur, ce qui n’est nullement le cas et ne correspond nullement à la conception que je me fais du rôle d’un directeur de thèse.

– Une deuxième insulte consiste à indiquer, in fine, que le candidat ne s’est pas inscrit dans des réseaux « sauf le réseau Sur ». Qu’est-ce à dire ? Quel est ce réseau ? Pourquoi pas ce « complot » Sur ? Plus tôt, M. Daniel Compagnon a reproché au candidat de ne pas suffisamment conceptualiser. Quel est donc le concept de « réseau » de M. Daniel Compagnon, et en quoi s’applique-t-il à moi ? Que et qui vise-t-il ?

Pour ma part, je ne vois que les membres des comités de rédaction et de lecture des deux périodiques consacrés aux relations internationales que je dirige, ce qui représente une quarantaine de personnes très différentes, ou alors les quelques centaines d’auteurs qui ont publié dans ces périodiques depuis une décennie environ, encore plus différents les uns des autres. M. Daniel Compagnon ferait bien de préciser ce qu’il entend par là et si ces personnes sont les instruments d’une vaste conspiration contre la pureté doctrinale et idéologique qu’il incarne sans doute, conspiration dont je serais l’âme.

– La troisième insulte est à mes yeux la plus grave, car elle tourne à la menace, non contre moi qui suis heureusement hors d’atteinte des foudres de M. Daniel Compagnon, mais contre ceux qui ont eu l’imprudence, voire l’impudence, de travailler avec moi : « les défauts très sérieux relevés dans la thèse résultent en partie de ce que le candidat a été dirigé par un juriste qui se pique de faire ses Relations Internationales relevant de la science politique, en sortant ainsi de son domaine de compétence (le DIP) … c’est une situation … qui nuit fortement aux doctorants concernés ». Ainsi les doctorants sont prévenus : trouvez des directeurs de thèse qui conviennent mieux à M. Daniel Compagnon, spécialiste surtout du Zimbabwe, qui fut son « terrain » – sinon, laissez ici toute espérance.

Je pourrais rappeler que, si je suis agrégé et professeur de droit public, j’ai subi lors du concours d’agrégation une épreuve de « droit international et relations internationales » ; que j’ai été durant dix ans à Genève directeur scientifique d’un institut de recherche des Nations Unies sur le désarmement et la sécurité internationales, l’UNIDIR, ce qui me donne une certaine expérience de « terrain », même s’il n’est pas celui de M. Daniel Compagnon ; que je suis l’auteur d’un ouvrage académique de « Relations internationales » (Domat Politique), qui a connu six éditions depuis quinze ans ; que j’ai fondé et dirige à l’Université Panthéon-Assas, en liaison avec le Centre Thucydide, un Master « Relations internationales », habilité tant en droit qu’en science politique, et qui existe depuis plus de dix ans. Ce Master est en outre désormais transformé en Master 1 et 2, en coopération avec la Sorbonne – Paris IV.

Rien de tout cela ne me qualifie aux yeux de M. Daniel Compagnon parce que j’ai le malheur d’être juriste de formation. Mais la maîtrise du droit international n’est-elle pas indispensable à l’étude des relations internationales ? Même si l’on est politiste de dignité, c’est à dire dans la plupart des cas aujourd’hui sociologue, ne convient-il pas de connaître le droit ? N’est-ce pas Célestin Bouglé, disciple de Durkheim, qui écrivait : « Que nul n’entre ici s’il n’est juriste » ? M. Daniel Compagnon n’est-il pas membre, à Bordeaux, du Centre Emile Durkheim ? Et en quoi les « Relations internationales », qui n’ont pas de statut académique dans l’université française, seraient-elles l’apanage de la « science politique » institutionnelle ?

III. – Les « Relations internationales »

Au-delà des insultes qui me visent et des menaces qui s’adressent aux doctorants, la disqualification du candidat soulève ainsi un problème de fond, celui de la place des « Relations internationales » dans l’édifice académique, de leur absence de statut et du cloisonnement artificiel dont elles souffrent en conséquence. A la différence en effet de divers pays comparables, l’université française ne reconnaît pas ce champ comme méritant une identification autonome dans les cursus académiques, formation, recrutement, recherche.

Il en résulte que les jeunes chercheurs, doctorants au départ, ne savent pas où inscrire leurs travaux. Il existe certes des disciplines solidement constituées qui peuvent accueillir certains sujets : le droit, l’histoire, l’économie, la géographie éventuellement. Mais nombre de sujets sont transversaux et doivent faire appel à des connaissances et des méthodes qui empruntent à plusieurs de ces disciplines.

Il leur faut donc choisir une discipline de rattachement reconnue, ce qui suppose une préférence relative. La science politique est l’une d’elle, et son indétermination relative favorise ce choix. En effet, la science politique a ceci de commun avec les relations internationales qu’elle est un champ plus qu’une discipline au sens strict du terme. Ses diverses dimensions se prêtent à des objets et à des méthodes d’analyse très différents les uns des autres. La sociologie politique, qui aujourd’hui tend à dominer ce champ, avec Bourdieu comme maître à penser, n’est que l’un d’entre eux.

Plus généralement, la science politique n’a aucun titre à revendiquer un monopole en matière de relations internationales, pas davantage qu’une orthodoxie méthodologique. Regrettablement, certains politistes adoptent une logique sectaire, défensive et fermée, qui contribue à la marginalisation de la science politique dans l’université.

Cette fermeture est surprenante de la part de ceux qui d’un côté soutiennent le transnationalisme, la disparition des frontières, l’interpénétration des sociétés civiles, et de l’autre défendent les frontières artificielles d’une discipline qui n’en est pas une. Cette attitude relève du lobbying plus que de l’objectivité intellectuelle, elle nuit à l’ouverture et au pluralisme indispensables à toute dynamique de recherche comme d’enseignement.

Il existe fort heureusement des politistes conscients de cette nécessité, et plus accueillants à la diversité des approches dans l’étude des relations internationales. C’est ainsi qu’a été récemment constituée, avec leur concours, l’ « Association des internationalistes » (site « www.association-des-internationalistes.org »), qui regroupe économistes, géographes, historiens, juristes, politistes et autres spécialistes qui ont en commun l’attrait pour l’étude des relations internationales et le désir de confronter leurs approches, de partager leurs connaissances et de s’enrichir mutuellement de leurs analyses diverses.

Dans une période où l’internationalisation de la vie publique et sociale se développe rapidement, où les jeunes chercheurs sont de plus en plus nombreux à être attirés par l’étude des relations internationales, le cloisonnement disciplinaire qui exclut sa reconnaissance est devenu anachronique. Il nuit au rayonnement de notre pays dans la recherche en la matière, dans la participation de ses chercheurs aux conférences et aux débats internationaux, il compromet l’avenir de nombreux jeunes chercheurs qui ne savent pas où rattacher leurs travaux.

Sans doute est-il indispensable de conserver l’autonomie des principales disciplines constituées et de ne pas opter pour un syncrétisme qui condamnerait à la superficialité. Il est bon que les spécialistes des relations internationales disposent d’une solide formation initiale dans des disciplines canoniques. Mais les disciplines dont se nourrit leur étude sont comme des sédiments différents, superposés et autonomes. En pratique, il faut les combiner, les marier et tirer profit de leur combinaison.

Au stade supérieur, celui du doctorat et du post-doctorat, il serait utile qu’une solution transdisciplinaire soit mise en œuvre pour permettre la qualification d’enseignants-chercheurs en « Relations internationales », sans les condamner à l’ordalie et au mépris d’évaluateurs enfermés dans leurs certitudes et qui ne voient du monde que leurs étroites œillères.

Serge Sur
Professeur à l’Université Panthéon-Assas
Directeur du Centre Thucydide – Analyse et recherche en relations internationales