France – Syrie : de l’audace en politique étrangère

Alors que les initiatives françaises sur le dossier syrien font débat, souvenons-nous qu’en un autre épisode déjà, Paris avait initié une politique syrienne auprès de ses partenaires. Paradoxalement, il s’agissait alors de l’arrivée au pouvoir de Bachar Al-Assad. Retour, pour en tirer les leçons, sur cette politique audacieuse.

La mort de Hafez Al-Assad le 10 juin 2000 enclenche un processus de succession longuement anticipé. Celui-ci comprend deux volets : éliminer, par des mises à la retraite successives, les ambitieux ou prétendants potentiels au poste de Président de la République arabe syrienne, et donner de la consistance à l’image présidentielle de Bachar Al-Assad à travers le contrôle de l’institution militaire et celui du dossier libanais. L’« élection » de Bachar Al-Assad, candidat unique, ne laisse donc pas de place à l’inconnu. Mais il a toutefois une signification, celle de réaffirmer l’emprise des Assad sur la Syrie. Cet événement de politique interne s’il en est, n’en a pas moins un impact important pour les relations franco-syriennes, car il entraîne un changement d’interlocuteur pour Jacques Chirac qui avait liée des relations satisfaisantes avec Hafez Al-Assad. Au-delà, la conception syrienne du pouvoir, qui n’est pas exercé mais possédé et transmis, pousse la France à se positionner face à un processus qui n’est ni démocratique ni exceptionnel. Elle le fera avec résolution.

En effet, la prise de pouvoir par Bachar Al-Assad semble d’abord constituer un moindre mal. L’argument principal est celui de l’absence d’alternative sécurisante, Paris identifiant deux options : une nouvelle dictature militaire alaouite, qui naîtrait de franges inquiètes de l’arrivée au pouvoir d’un président faible – parmi lesquels Rifaat Al-Assad, frère de Hafez, ancien patron des brigades de défense et disposant encore de partisans –, ou l’arrivée au pouvoir des islamistes, et en particulier les Frères musulmans. Les Assad associent au contraire leur propre pérennité à la tête de l’Etat, à la stabilité de la Syrie, confusion habile qui trouve un écho à Paris. Or la mort de Hafez Al-Assad intervient trop tôt pour une succession qui aurait dû s’effectuer en double commande : Bachar nommé à un poste important du parti Baath, devant se débarrasser des caciques du régime, sous la protection et l’autorité de son père. Paris tâchera alors de conforter le nouveau président sur la scène intérieure, en l’introduisant auprès des acteurs internationaux. La France est en outre sensible au sens que Bachar Al-Assad tente de donner à sa prise de pouvoir. Il se dit partisan de l’ouverture économique et de la diffusion des technologies, qui apparaissent comme une brèche significative dans le système fermé élaboré par son père. « Il pense comme nous pensons », arguent les diplomates. Il semble par ailleurs suffisamment jeune et inexpérimenté pour être formé, influencé et conseillé, Jacques Chirac endossant volontiers ce rôle de mentor. En recevant le futur président syrien du vivant de son père, dès novembre 1999, le président français mise sur la « Génération Bachar » supposée se tenir éloignée des idéologues du parti Baath et des corrompus. Cette mesure d’avance sur ses partenaires européens et américains devait permettre à la France d’apparaître comme un partenaire privilégié de Damas.

Il est aisé de constater que treize ans plus tard, les espoirs de changement ont été vains et que la France apparaît dépourvue de leviers sur le régime syrien qui, en temps de crise, restreint son jeu d’alliances autour d’un noyau dur (sur le plan régional, l’Iran et le Hezbollah ; au-delà, la Russie). Or le pari de 2000 pouvait se justifier. Malgré les réticences d’une démocratie, le choix fait par la France de jouer le jeu d’une succession annoncée avait ses raisons propres, notamment celle de ne pas s’interdire l’accès au dirigeant d’un Etat-clé du Moyen-Orient. Paris a alors introduit cette logique auprès de ses partenaires européens, d’abord réticents. Malgré la contradiction apparente, c’est au nom de ce même réalisme que la France doit prendre acte de l’incapacité du régime syrien de Bachar Al-Assad à se réformer et de sa volonté d’employer tous les moyens pour assurer son maintien au pouvoir. Cela signifie, face aux défis actuels et comme en 2000, impulser une politique nouvelle, dont la réussite ne dépendra plus de la bonne volonté du dictateur. Car outre les considérations morales et humanitaires qui plaident en faveur d’une réaction ferme face au régime syrien, c’est de notre audace que dépendra notre influence dans la région. Paru sur le Blog Mediapart