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L’influence du pétrole sur les idéologies : Islamisme, nationalisme et socialisme au Moyen-Orient et au Maghreb

par PIRAM Keyvan - 19 mars 2010
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L’exportation du pétrole génère, pour les pays en développement qui en produisent, des revenus importants qui ne sont pas équitablement répartis. Le peuple qui n’en bénéficie pas a tendance à rejeter la responsabilité sur ses dirigeants, perçus comme étant corrompus, au vu de leurs richesses personnelles, et faibles, lorsqu’ils laissent les puissances étrangères s’accaparer des ressources naturelles du pays (Cf. article L’influence du pétrole sur l’opinion publique). La mauvaise gouvernance engendre ainsi un sentiment d’injustice, portant en lui les germes d’une situation prérévolutionnaire. Deux types d’idéologies se développent alors : d’une part, des idéologies de contestation, par lesquelles le peuple exprime son mécontentement ; d’autre part, des idéologies de légitimation, instrumentalisées par les dirigeants pour canaliser la contestation ou justifier le statu quo. Sans être directement à l’origine de ces idéologies, le partage inéquitable de la rente pétrolière favorise leur émergence, en mettant en lumière la mauvaise gouvernance de l’Etat par ses dirigeants.

L’histoire contemporaine du Moyen-Orient et du Maghreb fut ainsi marquée par trois idéologies : l’islamisme, le nationalisme et le socialisme. Chacune servit, à un moment ou à un autre, soit à la contestation, soit à la légitimation du pouvoir.

Le nationalisme pétrolier remit en cause la main mise des puissances occidentales sur les ressources naturelles dans l’ensemble des pays de la région à partir des années 1950. Il visa à la réappropriation de la rente pétrolière par la nation. D’abord contestataire, il devint rapidement un outil de légitimation : en nationalisant leur industrie pétrolière, les dirigeants s’affirmaient face aux puissances occidentales. L’effet domino fut indéniable : les dirigeants des Etats voisins ayant nationalisé leur pétrole, refuser de le faire aurait constitué un aveu de faiblesse. Par ailleurs, de Téhéran à Alger, les gouvernements ont souvent utilisé le discours nationaliste afin de détourner l’opinion des problèmes intérieurs.

Le socialisme trouva, dans les Etats rentiers, un terrain qui lui était favorable : la rente pétrolière est considérée comme une richesse collective devant être partagée équitablement au sein de la population. Ainsi favorise-t-elle la mise en place de programmes sociaux généreux ou d’économies planifiées caractérisées par un contrôle étatique de l’outil industriel. Si l’Algérie indépendante fut initialement socialiste, la Libye de Kadhafi l’est toujours. Ces régimes sont censés légitimer l’aptitude des dirigeants à contrôler la rente pétrolière, puisqu’ils la distribueraient théoriquement au sein de la population.

L’islamisme permet de justifier par le divin le contrôle de la rente pétrolière par la classe dirigeante. Dans une logique contestataire, la rhétorique religieuse exacerbée rejette un pouvoir corrompu, soulignant son incapacité à respecter les prescriptions sacrées, ainsi que les étrangers infidèles. C’est ainsi que la dynastie saoudienne s’est toujours appuyée sur l’islamisme wahhabite pour asseoir son pouvoir. Sa contestation prit la forme d’une surenchère religieuse, source du terrorisme djihadiste saoudien. La monarchie corrompue fut donc attaquée par l’outil même qu’elle utilisait pour fonder sa légitimité. En Algérie, la contestation du pouvoir passe également par le terrorisme islamiste. Dans le cas de l’Iran, la révolution de 1979 fut menée conjointement par les marxistes et les islamistes avant que ces derniers ne s’emparent seuls du pouvoir. Depuis, l’islamisme sert à légitimer le maintien du régime en lui conférant une dimension sacrée.

Mais l’or noir n’est bien sûr pas la source de ces idéologies, engendrées par la seule perception d’une injustice. Nombreux sont les pays qui n’exportent pas le moindre baril de pétrole et où prospèrent les thèses islamistes, nationalistes ou socialistes. La pensée de Karl Marx et la piété des Frères Musulmans égyptiens n’ont absolument rien à voir avec le pétrole. Le nationalisme est une réponse à l’impérialisme, et non aux forages des compagnies pétrolières occidentales. A l’inverse, nombreux sont les pays exportateurs de pétrole où aucune de ces trois idéologies n’a émergé. Cependant, dans bien des cas, la rente pétrolière agit comme un révélateur car, financièrement importante et connue du peuple, elle contribue à la prise de conscience d’une injustice. Autrement dit, le peuple étant au fait de l’existence d’un fabuleux gâteau, s’étonne de l’iniquité du partage et réclame sa part.

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