Après avoir incarné pendant de nombreuses années un modèle de stabilité politique et de prospérité économique en Afrique, la Côte d’Ivoire a à son tour sombré dans le chaos de la guerre à l’instar de ses voisins tels le Libéria, la Sierra Léone et la Guinée. Face à la crise ivoirienne la France a fait le choix de l’engagement en intervenant simultanément par la voie militaire (Opération Licorne) et diplomatique (Accord de Linas - Marcoussis). Ce choix d’engagement rompt avec la politique menée depuis 1997 qui consistait en un refus d’intervenir directement dans les conflits africains comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire lors du « putsch de Noël » de décembre 1999 où la France s’était abstenue d’intervenir. En intervenant la France renoue avec sa tradition interventionniste et eu égard au passif historique des relations franco-africaines, cet interventionnisme interpelle et fait débat : l’intervention française en Côte d’Ivoire marquerait le retour à l’interventionnisme qui avait prévalu entre 1960 et 1990 du temps où la France était le « gendarme de l’Afrique » ? L’objet de ce mémoire est précisément de déterminer si tel est le cas ou si au contraire cette intervention inaugure une nouvelle forme d’engagement français en Afrique.
Dans un premier temps, ce travail s’interroge sur les raisons pour lesquelles la France est intervenue dans la crise ivoirienne : ce développement permet d’établir pourquoi la France est un acteur si prépondérant de la crise ivoirienne.
Dans l’optique d’appréhender la globalité des déterminants de l’engagement français, une étude préalable sur les ressorts de la crise est conduite : il s’agit de saisir la complexité de cette crise tout en s’attachant aux dynamiques à la fois endogènes et exogènes qui la caractérisent. L’analyse de la crise ivoirienne met en lumière l’importance des enjeux nationaux et régionaux que cette crise soulève et permet ainsi de comprendre pourquoi il s’agit de la crise la plus grave que la Côte d’Ivoire ait jamais connue et en quoi elle a des répercussions régionales très fortes. La gravité de la crise ivoirienne a indéniablement constitué un facteur décisif de l’implication française, sans toutefois suffire à l’expliquer en son entier.
Il existe un autre déterminant de poids dans le choix d’engagement fait par la France : il s’agit de la relation très privilégiée entretenue depuis l’indépendance entre la France et la Côte d’Ivoire. L’analyse de la nature et de la force des liens franco-ivoiriens permet de prendre le recul historique nécessaire pour déchiffrer et expliquer l’ensemble des raisons qui ont poussé la France à intervenir. Il en ressort qu’en raison du lien historique fort qui unit ces deux pays et compte tenu de l’importance des intérêts français présents en Côte d’Ivoire (intérêts vitaux, économiques et de puissance), il était difficile à la France de s’abstenir d’intervenir dans la crise ivoirienne et c’est à ce titre qu’elle constituait un acteur incontournable, devenu prépondérant.
Ce travail s’attache ensuite à examiner les modalités et les principes d’action de l’intervention française en Côte d’Ivoire afin d’établir quel sens la France a entendu donner à son engagement.
Dans la mesure où l’une des particularités de la politique interventionniste française du temps de la « Françafrique » résidait dans le fait que cette dernière intervenait seule, une analyse sur le rôle et la place des autres acteurs potentiels de la crise ivoirienne (la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest ou CEDEAO, l’Union africaine, l’Union Européenne et les Nations Unies) est menée. Il ressort de cette analyse que la France n’entend plus intervenir seule sur le continent noir : elle souhaite s’assurer des appuis internationaux. Ainsi, elle a veillé à inscrire son engagement en Côte d’Ivoire dans un cadre multilatéral à la fois à l’échelle régionale, par le biais de la CEDEAO, mais également à une échelle plus globale avec l’implication des Nations unies. Dans l’analyse, une attention particulière est accordée au rôle joué par la CEDEAO car il permet de mettre en lumière la nouvelle conception de l’engagement français en Afrique : dans la crise ivoirienne, la France s’est résolue à intervenir faute de solutions dégagées par la CEDEAO. Il en résulte que la France conçoit désormais son engagement comme supplétif des solutions africaines, c’est-à-dire en tant que palliatif à ces dernières en espérant qu’à terme son intervention ne sera pas un passage obligé.
Par ailleurs, les principes mis en avant pour intervenir traduisent également une évolution du sens que la France souhaite donner à son engagement en Afrique. En dehors du classique motif de protection des ressortissants la France s’est appuyée sur trois autres principes d’action, à savoir, la défense de l’intégrité territoriale, le soutien aux autorités élues et la défense des droits de l’homme. Ainsi à la défense des intérêts s’est ajoutée celle de la défense de valeurs.
Ce développement permet de démontrer que l’intervention française en Côte d’Ivoire ne s’apparente en rien à l’interventionnisme qui avait prévalu entre 1960 et 1990. Bien au contraire, elle instaure un nouveau type d’engagement français en Afrique et préfigure l’engagement français idéal : il consisterait à intervenir avec l’accord des Etats africains, sous le mandat des Nations unies, afin d’assurer la défense de valeurs universelles. Un tel type d’engagement permettrait à la France de maintenir sa présence et son influence sur le continent africain sans s’exposer aux critiques d’une politique interventionniste néo-coloniale.
Pour finir, la question du bilan de l’intervention française en Côte d’Ivoire ainsi que ses répercussions sur la future politique africaine de la France, sont examinées.
Les efforts français ont permis d’éviter qu’une véritable guerre ouverte éclate sans que la Côte d’Ivoire recouvre pour autant la paix : deux ans après le début de la crise ce pays se trouve dans une situation hybride de « ni guerre ni paix » où le risque de dérapage est permanent et le processus de paix lancé à Marcoussis est dans l’impasse.
Ce travail s’interroge donc sur les raisons de cette situation. Il ressort de cette analyse que considérer la situation actuelle comme le seul résultat d’un échec français serait pêcher par excès de simplicité. En effet, les ferments de la situation actuelle résident principalement dans l’absence de volonté politique ivoirienne de sortir de la crise et l’attitude du Président Gbagbo est particulièrement éloquente à cet égard. Une réflexion plus générale est également conduite sur les limites des capacités d’un intervenant extérieur à agir sur la dynamique conflictuelle d’une guerre civile, guerre si singulière parmi toutes les autres.
Toutefois ce travail ne se contente pas de ces raisons extérieures à la France : il s’interroge sur une éventuelle responsabilité française notamment dans son empressement à vouloir régler une crise qui n’était pas suffisamment mûre pour l’être et tente de dégager les enseignements de l’expérience ivoirienne dont la France devrait tenir compte pour sa future politique interventionniste en Afrique.



