Mers et océans

« JE TE SALUE, VIEIL OCEAN ! »

Au-delà des marins, la mer a toujours été l’espace infini des aventuriers, des mystiques, des poètes – moins celui des philosophes, à quelques exceptions près. Les poètes surtout en ont exalté les mystères auprès de tous. Qui ne connaît, de Baudelaire à Valéry, de Rimbaud à Saint John Perse, l’éclat brillant ou sombre de leurs vers ? C’est pourtant au plus grand – et au plus méconnu – d’entre eux, Lautréamont, que l’on empruntera nos références. Dans le premier des Chants de Maldoror, il déclame « à grande voix la strophe sérieuse et froide » qui suit, et il y oppose, de façon à la fois plaisante et grave, lyrique et parodique, l’homme et l’océan – manière de signifier qu’il convient de distinguer l’océan selon la nature, et les espaces maritimes selon les hommes : « Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l’homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse … Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et si tes vagues sont quelques part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n’es pas comme l’homme … Qu’elle se gonfle tant qu’elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille, elle ne t’égalera pas en grosseur … Je te salue, vieil océan ! ».

L’océan, ou la continuité du flux marin, est certes homogène et ses diverses parties soumises à l’interaction constante des marées, des courants, des tempêtes. Il n’en est pas moins divisé par les hommes, en fonction pour une part de données naturelles – détroits, mers fermées ou semi-fermées, espaces archipélagiques – et, pour une part beaucoup plus importante, de données humaines : les espaces maritimes sont découpés par les Etats. Faute de pouvoir les labourer, ils les ont hachés menu en une multitude de notions juridiques – car la mer est aussi l’espace des juristes. Ces notions sont conçues à partir des Etats eux-mêmes, c’est-à-dire de la terre, et dans leur propre intérêt. Eaux intérieures, mer territoriale, plateau continental, zone économique exclusive, haute mer, fond des mers et des océans, ces concepts familiers aux juristes expriment le souci des Etats d’exercer le plus possible leurs compétences vers le large, d’étendre sur l’océan l’ombre de leur souveraineté territoriale. La liberté de la haute mer elle-même protège l’exercice de la juridiction des Etats sur les navires qui arborent leur pavillon, et proclamer le fond des mers « patrimoine commun de l’humanité » ne fait que réaffirmer un contrôle étatique collectif de leur exploration ou de leur exploitation.

En même temps, les mers et océans, y compris dans leurs composantes solides, plateau continental et fond des mers, ou même dans leur composante aérienne, celle de l’espace atmosphérique surjacent, demeurent fort mal connus – moins peut-être que la Lune. On ne sait guère qui y vit et qui y meurt. On est loin de les avoir explorés dans leur totalité, et notamment dans leur profondeur. On ignore encore quel est leur rôle dans la régulation des climats et dans les changements climatiques, ou quelle est leur interaction avec l’atmosphère. On s’interroge sur la formation des courants océaniques, sur leur circulation, sur leurs variations. Raz de marées et tsunamis demeurent imprévisibles. Dans une certaine mesure, cette ignorance protège le monde océanique : à l’heure où l’on impute à la prédation humaine l’extinction de nombre d’espèces vivantes, on ne note pas de catégories connues de poissons en voie de disparition. Limites de la connaissance qui n’empêchent pas que ces espaces ne soient exploités de mille manières, et dans toutes leurs composantes : la surface pour les multiples formes et fins de la navigation, la profondeur pour la pêche, la circulation des sous-marins, le fond pour la pose de câbles ou de tubes à usages variés. Ils rassemblent la plupart des formes d’activités humaines, dans la paix comme dans la guerre.

La mer dans la paix, ce sont largement les activités des sociétés civiles, qui comportent des aspects positifs aussi bien que négatifs. Aspects positifs avec la navigation et les échanges, la mer comme voie universelle de communication, comme chemin qui mène à tous les rivages ; avec la pêche et l’apport en ressources alimentaires ; avec la dimension ludique du loisir, des côtes aux croisières, avec les compétitions sportives qui, de la rame à la voile, exaltent des vertus individuelles, le courage et le talent ; avec la recherche scientifique ou archéologique qui se développe rapidement. Aspects négatifs en revanche avec les trafics de toute nature qui transitent dans cet espace libre ; avec la surexploitation des ressources biologiques ; avec les périls de la navigation et les naufrages qui sont comme un concentré des catastrophes ; avec la pollution marine, de l’espace liquide comme des côtes ; avec le phénomène des pavillons de complaisance, qui souille la mer autant qu’il entrave la protection sociale des gens de mer. Mais les pavillons de complaisance renvoient aux Etats : ils ont tous le droit de déterminer les conditions auxquelles ils accordent ledit pavillon, ils en sont donc pleinement responsables. Plus largement, les Etats, ce sont les efforts de maîtrise de ces espaces et la géopolitique, et la question ancienne de savoir si la mer domine la terre ou si les espaces solides l’emportent sur les espaces fluides.

On glisse ainsi vers la mer dans la guerre. La maîtrise des mers a longtemps semblé décisive, les puissances maritimes vaincre les puissances terrestres. Trafalgar annonce Waterloo. Les Etats-Unis s’affirment aujourd’hui comme les gardiens de la liberté des mers, autre nom de leur suprématie. L’espace océanique est celui de la dissuasion nucléaire avec les sous-marins. Les batailles navales retiennent moins la mémoire historique que les conflits terrestres – elles n’en sont pas au moins aussi, sinon plus importantes. Moins héroïque semble l’affrontement des flottes, plus réduites les pertes. Mais l’horreur du désastre naval ? « Le navire en détresse tire des coups de canon d’alarme ; mais il sombre avec lenteur … avec majesté », pour revenir à Lautréamont. Maîtrise toute relative cependant : « Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l’ont appris à leurs propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur génie … incapables de te dominer. Ils ont trouvé leur maître ». Terminons cependant, avec Maldoror, sur une note plus optimiste : « Vieil océan, il n’y aurait rien d’impossible à ce que tu caches dans ton sein de futures utilités pour l’homme. Tu lui as déjà donné la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation : tu es modeste … Je te salue, vieil océan ! »