Israël

ISRAEL SOIXANTE ANS APRES : ENTRE SINGULARITE ET BANALITE

A beaucoup d’égards, Israël est un pays singulier, voire unique. Existe-t-il dans le monde un Etat qui regroupe un peuple dispersé durant près de deux millénaires sans avoir perdu pour autant son identité ? Qui utilise un calendrier, sans doute le plus ancien sur terre, remontant à plus de cinq mille ans ? Qui, tout en étant laïc, fonde son origine sur une essence religieuse ? Qui possède une population virtuelle répartie dans le monde entier, puisque la loi du retour permet aux juifs de toutes origines de revendiquer une nationalité israélienne en rentrant dans la terre promise ? En trouve t-on d’autres qui voient leur existence même considérée comme illégitime par des voisins plus ou moins proches, voisins qui assortissent au surplus leur rejet d’appels à la destruction ? Qui, ainsi soumis à une menace extérieure persistante, conservent les traits d’une démocratie libérale ? Où l’institution militaire joue un rôle central dans la vie nationale sans qu’aucun risque d’atteinte à la suprématie des autorités civiles se soit jamais manifesté ? Dont la naissance coïncide avec le grand mouvement de décolonisation qui a suivi le dernier conflit mondial et qui n’est pourtant pas un pays décolonisé ?

Surtout, la singularité d’Israël se marque par les passions positives ou négatives qu’il suscite, et qui compliquent toute analyse rationnelle à son sujet. Passions positives : héritier moral de l’antisémitisme et des victimes du génocide nazi, îlot de démocratie et de prospérité dans un environnement où dominent tyrannies ou féodalités sous-développées, menacé par un terrorisme irréductible et sanglant, avant poste occidental dans un univers islamique, Israël devrait bénéficier d’une solidarité automatique, dès lors qu’il continue de vivre sous une menace vitale ; à défaut de le rejoindre, tous les juifs de la diaspora n’ont-ils pas le devoir de le soutenir là où ils sont ?

Passions négatives : Imposé de l’extérieur sur un territoire conquis par d’autres depuis plus de mille ans, ayant chassé de leurs terres des propriétaires légitimes, Israël a en outre annexé des espaces adjacents en violation du droit international – une partie de Jérusalem, le plateau du Golan -, il multiplie les colonies de peuplement dans les territoires palestiniens, soumis à un régime d’occupation qui fait trop souvent fi des exigences les plus élémentaires du droit humanitaire, sans tenir le moindre compte des rappels à l’ordre des Nations Unies, voire de ses alliés les plus proches … Au passage, quel démenti aux théories des relations internationales qui voudraient ramener les rapports entre Etats et entre peuples à des schémas rationnels, où les calculs stratégiques effaceraient passions et frustrations, dans une sorte d’algèbre de la puissance froidement analysée !

On doit cependant, et c’est ce que s’efforce de faire le présent dossier, dépasser ce que chaque approche passionnelle comporte d’excessif et d’exclusif. Certes, les conflits liés à l’existence de l’Etat d’Israël sont aussi anciens que lui, et l’on pourrait avoir l’impression qu’ils sont appelés à être sans fin, sauf à voir disparaître l’un ou l’autre des protagonistes, Israël ou les Palestiniens. Mais les forces de la paix dans la région, en faveur d’une intégration paisible d’Israël dans son environnement régional au bénéfice de tous, se sont considérablement développées de part et d’autre. Elles sont toujours en butte, chacune dans son camp, à des surenchères et à des manœuvres qui ne leur ont pas encore permis d’aboutir à un règlement consensuel.

Pourtant, l’objectif, depuis plusieurs décennies déjà, est clair et la plupart affirment y consentir : deux Etats, Israël et la Palestine, vivant en paix côte à côte, dans une zone de coprospérité, avec tous deux Jérusalem comme capitale. On peut indéfiniment discuter de la responsabilité des uns et des autres dans l’échec des tentatives. Une seule donnée paraît bien claire : livrés à eux-mêmes, Israël et les Palestiniens ne parviendront jamais, non pas tant à s’entendre qu’à créer en leur sein le consensus nécessaire aux concessions réciproques. Par là la responsabilité des autres Etats, spécialement des Etats-Unis et des membres de l’Union européenne, est considérable.

Sur d’autres plans cependant, Israël est un Etat en voie de banalisation. A la motivation sioniste des pionniers et à leur engagement militant, sur le plan social comme militaire, à la volonté de créer une société homogène et pleinement solidaire, avec de nouvelles formes d’organisation collective, a succédé une société beaucoup plus diverse. Son développement l’a rendue religieusement et culturellement hétérogène, avec même certaines tendances à des replis ou oppositions communautaires, sans parler de la distinction croissante entre riches et pauvres, ou de la corruption rampante du système politique. Bref, l’évolution d’Israël le rapproche sur tous ces points des démocraties libérales occidentales, et pas dans leurs meilleurs aspects. On n’y trouve plus de projet innovateur ou rénovateur, l’imagination n’est pas au pouvoir, une certaine carence de l’énergie politique est, ici comme ailleurs, perceptible.

Sans doute cette situation est-elle plus dramatique pour Israël que pour d’autres, et notamment les pays européens qui peuvent estimer avoir réalisé entre eux une paix structurelle, et donc conserver en matière internationale une ligne modeste, en s’adonnant aux félicités du wishful thinking. Israël a-t-il une politique étrangère ? Quels sont ses objectifs politiques ? Ne s’en remet-il pas en toute occurrence au primat des réponses militaires et à la garantie de l’alliance américaine, qui se révèlent de plus en plus incapables de lui assurer, sinon une paix durable, au moins une sécurité stable ? Comment, par exemple, construire en même temps un mur qui isole le pays et maintenir au-delà des colonies de peuplement ? Il est une forme de médiocrité politique qui peut bien convenir aux démocraties paisibles. Elle peut en revanche être redoutable pour un Etat qui n’a encore assuré ni ses frontières, ni sa reconnaissance universelle, ni l’avenir des territoires qu’il occupe sans autre fondement que la violence guerrière.