Le christianisme dans le monde

LE PASSE D’UNE RELIGION ET LE GENIE DU CHRISTIANISME

Deux millénaires après sa naissance, ou après la disparition humaine de son fondateur, où en est le christianisme ? Quelle est sa présence au monde, son poids dans la vie publique et plus particulièrement dans les relations internationales ? Son royaume n’est certes pas de ce monde mais, au-delà des considérations purement religieuses ou théologiques, il faut bien constater que, ce monde, il l’a modelé, parcouru, parfois dominé, de sorte qu’il en a partagé les troubles et les vicissitudes, quand il n’en a pas été l’origine. Eglise universelle, sa vocation initiale ? Multitude de confessions plutôt, dont les destins demeurent inégaux. Une approche purement temporelle et historique pourrait donner à penser que le christianisme a surtout un passé, et qu’il mène depuis plusieurs siècles un combat d’arrière garde contre la sécularisation des esprits d’un côté, face à des religions plus conquérantes de l’autre. Echec temporel, reflux spirituel ? Oui dans une certaine mesure, mais ne retenir que cette conclusion serait méconnaître l’essence du christianisme, l’autre dimension que son histoire elle-même révèle : sa résilience, sa capacité de renouvellement dans les circonstances les plus difficiles, la force intacte que laisse subsister son repli sur ses valeurs fondamentales, qui continuent à orienter, dans le monde entier, de nombreux esprits – le génie du christianisme en quelque sorte.

Le passé d’une religion

L’expansion du christianisme n’a pas été simple. Nulle conversion collective et globale à la vérité révélée, un lent cheminement au sein de la communauté juive d’abord, de l’espace ouvert par l’Empire romain ensuite, qui a été conquis progressivement, au travers de multiples persécutions. Conquis comme espace, conquis comme pouvoir, puisque les derniers empereurs l’ont adopté comme religion officielle. Parallèlement, des hérésies diverses ont menacé sa cohésion doctrinale, et l’appui du pouvoir impérial à l’évêque de Rome l’a transformé en Pontifex Maximus de la religion catholique. Religion secrète, celle des catacombes, des dominés, de l’évasion des tourments terrestres, le christianisme est devenu culte officiel, les autorités ecclésiastiques se sont à leur tour emparées du fouet et l’ont manié avec vigueur. Sur les décombres de l’Empire d’Occident, le réseau de l’Eglise romaine a contribué à maintenir non seulement son souvenir, mais aussi sa langue et, de façon décentralisée, la légitimité du pouvoir et un semblant local d’ordre civil. En christianisant les peuples barbares qui avaient submergé l’Empire, l’Eglise a créé une nouvelle Europe, dont procède à son tour l’Europe classique puis l’Europe contemporaine.

Succès qui comportait déjà un double repli. D’abord, sur le plan temporel, le christianisme ne pouvait plus que difficilement prétendre à l’universalité. Ce n’est pas tant la survivance du judaïsme dispersé qui l’entravait que la montée de l’Islam, favorisé dans tout l’espace de l’Empire d’Orient par une certaine proximité entre l’hérésie arienne et le message musulman. Tout ce qui était hors d’Europe a dans un premier temps échappé au monde chrétien, puis il a fallu disputer l’Europe méridionale elle-même à l’Islam. Ce recul a été ensuite renforcé, sur le plan spirituel, par la division interne du christianisme, avec le ralliement à la confession orthodoxe de l’essentiel du monde régi par Constantinople. Lors des Croisades, officiellement dirigées contre les Infidèles musulmans, les catholiques ont combattu l’Orthodoxie avec au moins autant de violence guerrière. Violence : Depuis la dernière phase de l’Empire déjà, le christianisme n’était plus cette religion de paix, cette prédication de l’amour du prochain qui fondaient son message initial. C’est le glaive autant que la conversion – dans l’oubli de la parole antique, qui vainc par le glaive périra par le glaive – que le christianisme a assuré son maintien et son expansion.

Cependant, l’Eglise catholique, universelle et romaine accompagnait et favorisait la recomposition politique de l’Europe, préparant les voies de son expansion future. Elle était au cœur de la construction des empires et des Etats nouveaux, et sans les subordonner elle leur en imposait : on se souvient de Canossa. Elle surveillait et maîtrisait les découvertes et conquêtes ultramarines : c’est une bulle pontificale qui partage le continent américain, nouvellement atteint par les navigateurs, entre l’Espagne et le Portugal et qui assure leur domination pour plusieurs siècles sur ce qui est devenu l’Amérique latine. Jusqu’au XIXe siècle, dans des relations certes complexes, les colonisateurs européens ont exporté le christianisme sur tous les continents, en Asie comme en Afrique, échange asymétrique avec les territoires dont ils exploitaient les ressources et parfois détruisaient les civilisations, voire les peuples eux-mêmes. Il favorisait cette expansion en dépit de ses déchirements internes. La Réforme pouvait bien plonger les principaux Etats continentaux dans de sanglantes guerres de religion, créer, après la rupture avec l’Orthodoxie, une nouvelle fracture irréconciliable au sein du christianisme : les persécutions même, en poussant les persécutés à rechercher des asiles, contribuaient à son expansion comme à celle de l’Europe, notamment en Amérique du Nord, où les Puritains apportaient les ferments éthiques des Etats-Unis futurs.

Une formule de Paul Hazard [[Paul Hazard, La crise de la conscience européenne – 1680 – 1715, Fayard, 1961 ; Livre de Poche, Références, n° 423.]] cependant résume le tournant qui se produit à la fin du XVIIe siècle. Il écrit en substance que, si en 1680 tout le monde pense comme Bossuet, en 1715 tout le monde pense comme Voltaire. Surtout applicable à la France, l’observation ne peut être généralisée sans risque. Mais, tout au long du XVIIIe siècle le christianisme est combattu, au nom de la liberté de conscience, de la philosophie des Lumières, des débuts de l’esprit scientifique. La déchristianisation de l’Europe s’amorce en profondeur, permettant rétrospectivement de mesurer que la christianisation était demeurée assez superficielle. Le monde occidental pouvait être couvert d’édifices religieux, des modestes églises de campagne aux orgueilleuses cathédrales des grands centres, un paganisme souterrain subsistait dans la conscience populaire tandis que le clergé lui-même, de haut en bas, était de plus en plus incroyant. La Révolution française n’abat qu’une institution profondément minée de l’intérieur et méprisée de l’extérieur. La dichotomie entre les pratiques de l’Eglise et ses enseignements, et surtout de la haute Eglise, affaiblit profondément le catholicisme. Si le Protestantisme résiste mieux, c’est au prix de la dispersion, cependant que l’Orthodoxie stagne sous des pouvoirs impériaux qui ne sont pas toujours chrétiens. Les efforts de reconquête du catholicisme au XIXe siècle n’aboutissent qu’à renforcer l’anticléricalisme. A des rythmes et des degrés divers, ils chassent durablement – définitivement ? – l’Eglise de toute domination politique au XXe siècle, cependant que le scepticisme religieux est partout croissant en Europe.

Le génie du christianisme

Tel est, on le sait, le titre de l’ouvrage qui amorça la gloire de Chateaubriand à l’aurore du XIXe siècle, marquant le retour de la religion à l’issue de la Révolution. Deux siècles plus tard, qu’en reste t-il ? L’Eglise catholique a commis l’erreur historique de se compromettre avec la réaction contre révolutionnaire, de se faire le soutien des régimes conservateurs voire tyranniques, de s’opposer durablement à la démocratie politique. Tout comme la révocation de l’Edit de Nantes, voulue par l’Eglise, a été en France le tombeau de la monarchie, l’attachement de la Papauté à un monde révolu a entravé sa renaissance et précipité son déclin. Aujourd’hui réduite à la Cité du Vatican, qui n’existe que sur la base d’un accord bilatéral avec l’Italie mussolinienne, la Papauté ne délivre plus guère de messages spirituels – tout au moins avant Benoît XVI. Si elle prend position sur les affaires du monde, si elle trace une doctrine qui est désormais la condamnation des régimes oppressifs – communisme, nazisme – ou des systèmes d’exploitation de l’homme par l’homme – capitalisme sans mesure – elle n’a guère de moyens de se faire écouter. On est loin de Canossa. Son existence internationale est en demi-teinte, et son influence partout restreinte. Elle donne le sentiment de ne s’exprimer avec force que sur le terrain des pratiques sexuelles, et dans des termes qui ne convainquent pas même ses fidèles.

Quant au Protestantisme, il n’affiche pas de prétention temporelle, reposant sur la doctrine du libre examen et de la responsabilité individuelle des croyants. L’Orthodoxie, divisée entre Moscou et Constantinople, participe à l’identité des Etats nations qui l’abritent. La réunion des Eglises, thème récurrent dès lors que les conflits sont apaisés, et qui suppose pour Rome la reconnaissance de sa primauté, n’apparaît pas proche. Le dialogue œcuménique existe, les différences confessionnelles et culturelles dominent. Au surplus, les fidèles des diverses confessions chrétiennes ne s’en soucient guère. La multiplication et le succès des sectes ou religions qui se réclament du christianisme, aux Etats-Unis et à moindre degré en Amérique latine ou en Afrique, sont ils des signes de renouveau ? On peut en douter, parce que nombre d’entre elles obéissent à une logique économique et à la fortune charismatique de prêcheurs qui utilisent davantage l’héritage chrétien qu’elles ne l’exaltent. Il reste que, si le message spirituel du christianisme n’est plus guère perceptible de façon collective et si la puissance temporelle des églises est restreinte, la morale chrétienne continue à dominer les mœurs en Occident. Le doute, la perte de la foi, n’ont pas fait disparaître la prégnance des Commandements, communs aux trois religions monothéistes, comme séparation du bien et du mal et l’Evangile comme texte de portée universelle qui appartient à l’humanité tout entière.

Il est un admirable film qui pourrait résumer, dans son ambiguïté, la situation contemporaine du christianisme : Jésus de Montréal, du Québecois Denys Arcand [[Jésus de Montréal, 1989 ; Le déclin de l’Empire américain, 1986 ; Les invasions barbares, 2003.]] . Moins connu que le Déclin de l’Empire américain ou les Invasions barbares, il n’en est pas moins profond, à la manière d’un apologue ou d’une parabole. Il est à la fois l’image du doute et l’apologie de Jésus. Une troupe de comédiens est appelée à mettre en scène la Passion. Le créateur, Daniel Coulombe interprète le rôle de Jésus. Au cours de la préparation, il découvre, au miroir de ce rôle auquel il se prend de plus en plus, la réalité corrompue du monde qui l’entoure, prêtres compris, et l’incroyance généralisée, y compris sur les dogmes fondateurs. Le spectacle est un succès, les acteurs comme touchés par la grâce, mais les représentations sont interdites pour la raison que l’on y présente le Christ comme Fils de l’Homme … Révolté par cette décision, devenu imprécateur exalté, Coulombe entreprend de chasser les marchands du temple – mais il est tué accidentellement par la croix, revivant la mort de celui qu’il incarne. Conduit, agonisant, à l’hôpital israélite de la ville, ses organes sont prélevés et transplantés sur des malades dans le monde entier, réalisant une forme de survie biologique, une sorte de résurrection scientifique. Ses disciples vont répandre sa parole dans le métro, où l’on reconnaît une transposition des catacombes.

Ainsi, l’héritage temporel du christianisme s’est transmué en don universel, cependant que le Christ est toujours, d’une certaine manière, parmi les siens, même dans un monde déchu, où l’on retrouve un mélange de paganisme et de pharisaïsme. Jésus de Montréal montre la continuité entre judaïsme et christianisme, voire une meilleure compréhension du temps présent par le judaïsme, en même temps qu’il adapte à notre temps la signification symbolique de l’universalisme chrétien, le don de soi, la charité ou l’amour des autres qui en est le principe. Aucun esprit saint-sulpicien dans cette œuvre qu’anime un spiritualisme profond, alors même qu’il ne semble retenir que la dimension purement humaine de l’éthique chrétienne, avec les mélanges et les compromissions, voire les illusions, qu’elle comporte. La charité sans supériorité ni condescendance, incarnée par de fortes personnalités contemporaines dans diverses parties du monde, mais aussi par diverses associations caritatives sans calcul politique porte toujours témoignage de la permanence d’un message chrétien actif. Il continue à irriguer le présent, même réduit à sa plus simple expression et à la pauvreté individuelle plus qu’à la puissance institutionnelle des églises du passé.

Mais sur le plan spirituel ? Les controverses théologiques pour lesquelles les Chrétiens d’autrefois se sont mutuellement exterminés ne passionnent plus grand monde, les conversions plus ou moins forcées à la « vraie foi » ont disparu. Ne reste t-il du christianisme qu’une morale individuelle et que quelques rites collectifs, quelques fêtes redevenues païennes, alors même que nombre de pratiquants avouent ne croire ni en Dieu ni en l’immortalité de l’âme, ou que d’autres utilisent la religion pour des fins terrestres, financières ou électorales ? Ou encore pour affirmer une identité nationale face à des voisins d’autres obédiences ? Il est certes des Papes récents qui obtiennent une audience allant au-delà du cercle restreint des pratiquants – Jean XXIII ou Jean-Paul II notamment. Mais le Concile Vatican II, voulu par le premier, n’a pas réconcilié l’Eglise avec le monde moderne, car il a été vite résorbé par l’Eglise elle-même. Le second a obtenu un effet d’activation des fidèles plus qu’une expansion de la foi. Le dernier combat, à la fois spirituel et temporel, de la Papauté, celui des « racines chrétiennes de l’Europe », a été perdu. Il reste, répartis ça et là, surtout en Europe, des couvents où des hommes et des femmes se livrent à la prière et chantent à heures fixes la gloire de leur Dieu. Ils sont là depuis mille ans, il est probable qu’ils seront encore là dans mille ans. Il reste que le message chrétien fascine toujours, à chaque génération, des intellectuels qui cherchent encore à en déchiffrer les symboles et à en dégager le sens, à la fois permanent et contemporain. Après tout, l’une des réflexions les plus fortes et les plus originales de notre temps, celle de René Girard, est fondée sur l’analyse de la Passion : le Christ n’est peut-être pas ressuscité, mais le génie du christianisme n’a pas disparu.