Benoît XVI dans l’œil du cyclone (2ème partie)

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Benoît XVI, Pape traditionaliste

Traditionaliste, sans doute ne l’est-il pas moins que son prédécesseur admiré, Jean-Paul II, mais ce communicant professionnel, au charisme affirmé, avait su donner une aura de spiritualité et de simplicité à un immobilisme durable qui contrastait avec le mouvement issu du Concile Vatican II. Il est juste d’observer que tous les successeurs de Jean XXIII se sont efforcés de limiter puis de résorber les conséquences de son pontificat, aussi court que fécond – comme si une église brejnévienne avait succédé, à rebours, à une église brièvement gorbatchévienne. Le moins que l’on puisse dire de Benoît XVI est qu’il n’a pas l’habileté de Jean-Paul II, qui savait avant tout garder l’oreille et gagner le cœur des fidèles. Homme d’appareil, Benoît XVI, après une longue carrière administrative qui lui a permis de nommer la plupart de ses électeurs, se caractérise à l’inverse par une grande maladresse publique qui l’a déjà conduit à divers impairs, notamment dans ses contacts avec d’autres religions, impairs que l’on n’ose pas croire intentionnels.

Sans doute est-il avant tout théologien, homme d’étude autant que de pouvoir – qui semble bien avoir désiré et préparé son élection – et en tant que théologien attaché avant tout à une vérité religieuse plus qu’au souci de plaire ou de compromettre. Mais certains signes vont au-delà de la tradition – après tout Vatican II est la tradition désormais –, vers la réaction. Ainsi le retour de la messe en latin, qui réjouit les esthètes mais intervient dans un monde où le latin n’est plus compris, transforme un culte conscient et réfléchi en une incantation obscure pour les fidèles : turba, troupeau conduit par ses bergers, non croyants maîtres de leur foi. Ainsi et peut-être surtout le rapprochement avec les intégristes, église schismatique, alors que le Cardinal Ratzinger avait été le grand épurateur de la théologie de la libération active en Amérique latine. Ce rapprochement a provoqué un mécontentement discret mais sensible dans certains milieux catholiques, notamment en Europe occidentale, où l’Eglise de base est souvent plus ouverte, et d’autant plus ouverte qu’elle est proche des fidèles.

C’est dans ce contexte, celui du traditionalisme, que se situe la question sexuelle, ou plutôt les diverses composantes de la sexualité dans l’Eglise. Benoît XVI, comme ses prédécesseurs, est opposé à toute évolution. Pas de contraception, au risque de laisser proliférer des maladies mortelles sexuellement transmissibles ; pas d’ordination d’hommes mariés ; pas de mariage des prêtres ; pas de reconnaissance des enfants issus d’unions clandestines avec des prêtres ; pas de femmes prêtres. Le sexe, la femme, sont des menaces qu’il faut éloigner, sans qu’aucune raison tirée des Ecritures saintes puisse le justifier – l’autorité hiérarchique de l’Eglise et d’abord celle du Pape, voila la véritable raison. Comment ne seraient-elles pas altérées, contraintes d’évoluer, face à un clergé qui ne serait plus composé uniquement de célibataires mâles, mais de familles, qui deviendrait peut-être en partie héréditaire et qui comporterait un contingent de femmes avides d’égalité ? Il est frappant d’observer que, aux Etats-Unis, le débat sur les abus sexuels récemment dévoilés conduit nombre de femmes catholiques à déclarer qu’elles les auraient empêchés si elles avaient été en situation ecclésiale de le faire.

Ces débats ne sont pas nouveaux, et l’on sait les risques que comporte pour l’Eglise catholique cet ensemble de refus persistants : le non renouvellement du clergé actuel, son vieillissement d’abord, sa raréfaction ensuite, sa disparition enfin – ou alors l’installation dans un mensonge institutionnel durable, celui qui ferme les yeux sur des situations matrimoniales de fait et qui n’empêchera pas à terme l’extinction du catholicisme en Europe occidentale, au mieux sa réduction à l’état de secte. Pour autant, là n’est sans doute pas l’origine immédiate de la campagne, si elle est concertée. Traditionalisme à tendance réactionnaire, autisme papal, négation du sexe ont créé un contexte qui lui est favorable, mais n’est pas suffisant à lui seul pour la déclencher. L’hypothèse qui semble la plus plausible à cet égard est le projet de béatification de Pie XII, prélude à sa canonisation. Pour faire bonne mesure, on lui associe dans ce couronnement catholique Jean-Paul II, figure plus incontestée, mais ressusciter ainsi Pie XII relève pour beaucoup de la provocation.

Pie XII, voici sans doute le Pape le plus cher au cœur de Benoît XVI, pape pro-allemand, politique et mystique, certes non suspect d’antisémitisme mais dont le rôle face à la persécution et au génocide des juifs durant la période nazie demeure, à tort ou à raison, vivement critiqué. Prudence, charité discrète mais efficace pour ses partisans, lâcheté voire sinistre complaisance pour ses adversaires les plus virulents. Là encore, Jean XXIII avait su effacer les reliquats d’antisémitisme officiel qui pouvaient subsister dans l’Eglise, et ses successeurs immédiats avaient poursuivi dans cette voie, soucieux d’éluder tout procès et payant tribut à la religion fondatrice du Livre. On a le sentiment que sur ce plan Benoît XVI a renversé la vapeur. Très symbolique en est la maladroite défense qui assimile les attaques dont il est l’objet à une sorte d’antisémitisme à rebours, comme si l’Eglise dénonçait on ne sait quelle loi du talion et désignait ses adversaires. Cette tentative, qui pourrait apparaître comme un acte manqué, a du être aussitôt désavouée devant l’orage qui n’allait pas manquer de se lever, et dont les premiers signes commençaient à apparaître.

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