Le coup d’Etat au Niger ou l’espoir de vaincre la faim

Le Président Mamadou Tandja, installé au pouvoir par un coup d’Etat en 1999, a lui-même été renversé le 18 février dernier par un putsch. Suite à ses manœuvres pour rester au pouvoir – dissolution du parlement et de la Cour constitutionnelle ; élaboration d’une nouvelle Constitution, suspendue le jour même du coup d’Etat – Tandja se savait menacé, et le renouveau de la pratique des coups d’Etat en Afrique de l’Ouest (Guinée-Bissau, Mauritanie, Guinée) n’était pas pour le rassurer.

L’arrivée au pouvoir de la junte militaire, le CSRD (Conseil suprême pour la restauration de la démocratie), met fin à l’isolement du Niger puisque la communauté internationale avait sanctionné les pratiques anti-démocratiques de Tandja en suspendant les aides non humanitaires. La communauté internationale a d’ailleurs uniquement condamné ce coup d’Etat pour la forme, et globalement, cette nouvelle est accueillie avec soulagement, en particulier au sein de la population et dans les milieux humanitaires, qui attendaient depuis de nombreux mois le départ de Tandja.

Le changement le plus important pour la population est celui de l’attitude du gouvernement face à la crise alimentaire qui touche en particulier le Niger cette année encore. La junte a reconnu le 10 mars que la crise alimentaire menaçait plus de la moitié de la population et a lancé un appel à l’aide internationale pour trouver 35 millions de dollars afin de financer la prévention et le traitement de la malnutrition. 
Sous la présidence de Tandja, il n’était pas question de parler de crise alimentaire (alors que les Nigériens souffrent chroniquement de la faim depuis une décennie). Certains mots étaient même tabous, comme « malnutrition », « famine », ou encore « MSF ». Lors de la grave crise alimentaire qui avait touché les pays du Sahel en 2005, Tandja avait nié l’éventualité même qu’il puisse y avoir, sous son régime, des Nigériens souffrant de la faim. Il considérait d’ailleurs les ONG comme une menace, les accusant de faire des profits sans que les Nigériens n’en bénéficient ou encore d’être des agents de l’ingérence des puissances occidentales. Désormais, les organismes humanitaires peuvent agir publiquement, et sont même incités à communiquer sur la situation.

Cette année, la nature de la crise alimentaire est plus préoccupante qu’en 2005. Elle survient plus tôt puisque la période de soudure a commencé dès février, au lieu de mi-avril habituellement. Après la récolte l’année dernière, les familles avaient une couverture des stocks (donc une durée moyenne de sécurité alimentaire) de 2,8 mois, contre 5,4 mois en 2008. La campagne agricole de 2009 a en effet été mauvaise. Des pluies insuffisantes et irrégulières n’ont pas permis des récoltes satisfaisantes, entrainant une hausse des prix des céréales. La nourriture reste ainsi inaccessible à une grande partie des Nigériens. Et la crise alimentaire touche une part plus importante de la population : en 2005, 3 millions de personnes étaient affectées. Aujourd’hui, ce sont près de 8 millions (sur une population totale estimée à 15 millions) qui sont en insécurité alimentaire modérée ou sévère. Les 2,7 millions en insécurité alimentaire sévère (soit 20% de la population) ne disposent que de 10 jours de couverture de stocks.

Mais le pic de la crise alimentaire n’est pas encore atteint – il est attendu pour juin – et les organisations humanitaires craignent que la pénurie alimentaire se transforme d’ici là en véritable famine. La junte militaire a promis de s’occuper de cette crise. Cependant, elle n’a pas précisé comment. Les acteurs humanitaires avaient pris l’habitude de travailler dans l’ombre au Niger. Un des enjeux sera leur adaptation et leur capacité à travailler conjointement avec le nouveau gouvernement.

Face à la crise alimentaire, les Nigériens ont déjà adopté des stratégies de survie. Le plus souvent, il s’agit de diminuer la ration alimentaire journalière ou le nombre de repas par jour – jusqu’à des journées sans repas dans certains cas extrêmes – ou encore de consommer des aliments de pénurie, moins riches nutritionnellement. Ces comportements sont généralement combinés, et peuvent également inclure de la mendicité. D’autres stratégies, comme l’endettement ou la vente de semences, de bétail ou d’outillage pour acheter de la nourriture, sont plus préoccupantes puisqu’elles obèrent les prochaines récoltes. Dans certains villages, presque 30 à 40% des hommes ont été contraints à migrer vers les quartiers périphériques de Niamey en espérant trouver du travail afin de subvenir aux besoins de leur famille.

Les nouvelles autorités doivent agir rapidement pour faire cesser ces comportements désespérés. Une des premières actions que le gouvernement doit mener est l’établissement de chiffres cohérents et reconnus par tous les acteurs en termes de population affectée. Préalable nécessaire à la mise en place d’une stratégie d’urgence, ces chiffres détermineront l’aide alimentaire à fournir. Or à l’heure actuelle, les estimations du gouvernement sont cinq fois inférieures à celles des ONG. Ensuite, si tous les acteurs conviennent que la priorité doit être donnée au secours des catégories de population les plus vulnérables, à savoir les enfants et les femmes enceintes, ils doivent encore se mettre d’accord sur le type d’action à mener. En reconnaissant la crise alimentaire, le gouvernement nigérien permet à tous de se mettre au travail au plus vite. Désormais, la communauté internationale, les organisations de la sous-région, les ONG et les nouvelles autorités nigériennes doivent travailler ensemble et rapidement pour éviter que la situation n’empire.

Les Nations unies ont estimé en mars, dans un Plan d’action humanitaire, que 158 millions de dollars étaient nécessaires pour répondre à la crise alimentaire au Niger. Les bailleurs de fonds ont promis des contributions financières rapides, l’Union européenne a par exemple accordé 40 millions d’euros. La crise alimentaire doit également être gérée au niveau sous-régional puisqu’elle ne se limite pas au Niger. Les chefs d’Etat présents au 15e sommet du CILSS (Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel) à N’Djamena (Tchad) le 25 mars 2010 ont fait un premier pas en ce sens en formant une coalition dans le but de « Maîtriser l’eau pour faire reculer la faim au Sahel ». Les ONG et le PAM reprennent l’espoir de travailler légalement et efficacement, et distribuent de l’aide alimentaire. Si ces distributions sont indispensables pour sauver les personnes les plus malnutries, le gouvernement a opté pour une stratégie plus pérenne : l’armée a par exemple commencé les ventes de céréales à bas prix, afin de limiter la désorganisation et la déstructuration des marchés.

La controverse habituelle entre actions d’urgence et de développement s’invite donc dans les décisions des moyens d’action. Faut-il privilégier les actions d’urgence et de nutrition au détriment de la sécurité alimentaire ? Les causes de la faim sont nombreuses et complexes. Parmi celles-ci : la pauvreté, le manque d’accès aux soins de santé, à l’eau, aux rares terres fertiles, la croissance démographique galopante, les conditions climatiques ou encore le coût des aliments nourrissants. La crise alimentaire au Niger pose ainsi plus globalement la question de l’efficacité des politiques de lutte contre la faim, alors que la FAO s’alarme du nombre toujours croissant de personnes souffrant de sous-alimentation dans le monde.