ThucyDoc n° 10 – Note d’analyse : la puissance militaire, son utilisation et son utilité au début du XXIe siècle

Quelle place occupe la puissance militaire dans les stratégies de puissance étatiques au début du XXIe siècle ? Est-ce que la nature complexe des relations internationales aujourd’hui, marquée aussi bien par la compétition poussée que par l’interdépendance entre acteurs, nous force à revoir l’utilisation et l’utilité de la puissance militaire, ou reste-on dans des conceptions qui ont déjà été pensées dans le passé, parfois lointain ?

Conceptualisation occidentale de la puissance militaire de la fin de la Guerre Froide jusqu’à aujourd’hui

Fin des années 1980, des experts occidentaux dressaient le constat de la quasi-impossibilité de l’utilisation de la force armée entre puissances « paires » : d’un côté, les armes nucléaires instaurant un équilibre de la terreur, de l’autre, des moyens conventionnels créant un champs de combat dont la létalité et l’intensité dépasseraient largement les facultés humaines (Keegan, The Face of Battle, 1988). L’effondrement du bloc soviétique fut suivi par l’espoir que les guerres seraient dorénavant obsolètes, qui fut chassé par le triste constat que les confrontations armées dans le monde, notamment intra-étatiques, et/ ou entre États non-dotés d’armes nucléaires se poursuivaient, ou apparaissaient même suite à la disparition d’un équilibre géopolitique entre blocs rivaux.

En Europe de l’Ouest, malgré la violence armée toute proche des guerres en ex-Yougoslavie, la nature inchangée, en partie conflictuelle des relations internationales qui ne permettait pas d’exclure d’office la guerre comme réalité politique avait du mal à être perçue par les électorats. La disparition d’une menace existentielle, l’Union soviétique, fut l’occasion d’engranger les « dividendes de la paix », coupant effectifs et dépenses militaires, et suscita un questionnement quant à l’utilité de l’OTAN. En absence d’un adversaire crédible, les rôles traditionnels des forces armées, la dissuasion et la défense territoriale apparaissaient presque comme symboliques. La puissance militaire devait servir surtout à des opérations ponctuelles de maintien et d’imposition de la paix.
Pendant une brève parenthèse, entre les missions militaires en Bosnie 1995, au Kosovo en 1999, et l’intervention britannique en Sierra Leone en 2000, l’utilisation de la force militaire pouvait être perçue comme un instrument de la paix et du « nation-building », complément indispensable de la « responsabilité de protéger ». D’un point de vue conceptuel, les forces armées occidentales étaient devenues des outils du maintien d’un ordre libéral international groupé autour des États-Unis.

Le 11 septembre, et les attaques terroristes sur le sol européen quelques années plus tard changèrent la donne, tout comme la conception du militaire. Les attentats islamistes brouillaient durablement la distinction entre sécurité intérieure et extérieure, entre soldats, forces de police et civils. A l’intérieur, l’utilisation des militaires dans des rôles défensifs et dissuasifs reste critiquable. Les opérations extérieures vouées au contre-terrorisme et à la stabilisation d’un pays ou d’une région peinaient et peinent encore à remporter des succès pérennes.

Le moment unilatéral américain des années 1990 avait encouragé une vision messianique de la puissance américaine, promue par des penseurs d’une hégémonie américaine globale, bienveillante (comme par exemple par Robert Kagan ou Bill Kristol dans Foreign Affairs, 1996). Dans cette vision du monde, la puissance militaire américaine (soutenue par ses supplétifs alliés) créait et exportait de la sécurité, offrant à tous les pays sous hégémonie américaine la stabilité, l’investissement et la participation au commerce international. Le soldat s’y voyait attribué aussi bien le rôle de Leviathan que celui de l’administrateur d’un pays (Thomas P.M. Barnett, The Pentagon’s New Map: War and Peace in the Twenty-First Century, 2004). L’échec des interventions en Afghanistan et en Iraq mettait en évidence l’incapacité américaine (et occidentale) de transformer d’énormes ressources militaires et économiques en succès politique, aussi bien dans des efforts de contre-insurrection que de stabilisation.

Longtemps absente, la dissuasion et la défense territoriale, soit nationale, soit dans un contexte d’alliance militaire se réinvitait dans les réflexions stratégiques au plus tard en 2014 comme conséquence de l’annexion de la Crimée et de l’intervention dans l’est de l’Ukraine par la Russie. Après deux décennies d’opérations de stabilisation à l’extérieur et de coupes budgétaires significatives, les armées occidentales avaient des difficultés à remplir leur rôle « traditionnel » d’une façon crédible, fait aggravé par des tensions transatlantiques mettant en question les garanties de sécurité de l’OTAN dont dépend encore largement l’Europe.

Utilité et utilisation contemporaine de la puissance militaire

Comment alors penser la puissance militaire aujourd’hui, dans un contexte international marqué aussi bien par la compétition parfois aigüe entre pays, « pairs » et autres, que par la nécessité de contrer des menaces diffuses (terrorisme, migration…) ? Si les États européens semblent parfois avoir du mal à digérer un retour à la confrontation dans les relations internationales, d’autres pays utilisent le militaire consciemment comme élément de leurs stratégies de puissance.

Dissuasion, et défense territoriale. La dissuasion et la défense du territoire restent certainement le « cœur du métier » des militaires. Néanmoins, étant donné que les questions « Que défendre ? Qui défend/ dissuade ? Comment défendre/ dissuader ? » ne trouvent plus de réponses claires, aussi bien dans le cadre national, qu’à l’international, la dissuasion et la défense doivent être repensées.
La létalité de tout conflit entre puissances « avancées » n’ayant nullement disparu, la confrontation armée est en quête de nouveaux appuis et terrains. Des développements technologiques, dont la robotique et l’intelligence artificielle sont conceptualisés afin de surpasser les limites physiques et cognitives humaines. On identifie également de nouveaux terrains de confrontation, comme le cyber et l’espace. La logique du réseau, les liens entre le monde réel et virtuel impliquent des possibilités ainsi que des fragilités. Distiller les ressources intellectuelles et économiques disponibles dans des concepts stratégiques et militaires qui correspondent à une culture militaire existante et répondent à des besoins de sécurité s’avère un vrai défi.

Outil d’influence. L’usage non belliqueux des forces armées à des fins politiques, la diplomatie militaire, ou, plus récente, la diplomatie de défense a une longue tradition. La puissance militaire comme vecteur d’influence peut prendre par exemple la forme d’assistance, de formation, de visites, de pré-positionnements, d’exercices, de partenariats et d’alliances. La diplomatie de défense prévoit notamment l’intégration de l’élément militaire dans une stratégie de politique étrangère utilisant divers outils du domaine diplomatico‐militaire, comme la veille et le dialogue stratégique, le soutien de l’activité diplomatique au sein des organisations internationales, ou encore la maîtrise des armements et les mesures de confiance associée, entre autres.

Travaux « impériaux ». L’échec des interventions en Afghanistan, en Iraq et en Libye coupa court tout appétit pour un investissement de longue durée dans des efforts de construction/ reconstruction de pays. Mais force est de constater que les opérations à l’étranger, aux « frontières de la civilisation » continuent, aussi bien dans un effort de stabilisation, que d’influence. Ces opérations qui essaient de conjuguer force (interventions annoncées comme ponctuelles) et paix (efforts de développement et d’investissement plus long-terme) se rangent dans la logique des « petites guerres » des empires du passé, aussi lointain que l’Empire romain, et des empires du présent.
Dans ce registre, la guerre comme manifestation d’une puissance hégémonique reste d’actualité. Elle aurait pour but aussi bien un effet de démonstration afin de rassurer les pays « sous protection », pour attirer des « protégés » prospectifs, ainsi que pour dissuader les pays rivaux. On noterait également l’utilisation accrue des « PMCs », des « private military companies » (des sociétés militaires privées) qui agissent parfois comme outils d’intervention non-officiels à l’étranger : soutenir des régimes « amis », enrichir les États « expéditeurs » (obtention des contrats lucratifs souvent dans le secteur minier).

Indicateur de vitalité et de cohésion nationale. La puissance militaire peut également être pensée comme un indicateur politique de volonté de puissance et de cohésion nationale. Le fait de pouvoir mobiliser, et agréger des ressources sociales, économiques et technologiques à des fins militaires démontrerait aussi bien la cohésion sociale qu’un savoir-faire technique et organisationnel, et de ce fait pourrait avoir des effets dissuasifs. Cet élément de signalisation de cohésion nationale paraît particulièrement intéressant dans un contexte dans lequel des pays comme la Russie et la Chine utilisent des campagnes de désinformation et/ ou d’influence afin d’atteindre des objectifs stratégiques avec des moyens non-militaires.

« A l’ouest, rien de nouveau » ? Comme on peut constater, l’utilité et l’utilisation de la puissance militaire comme outil de coercition au sens large restent largement inchangées, dans le sens que les différentes possibilités d’utilisation présentées très brièvement ici ont des précurseurs parfois bien anciens. Le caractère novateur réside plutôt dans l’adaptation des modes de coercition et d’influence aux réalités actuelles des relations internationales, et dans la capacité d’intégrer l’outil militaire d’une manière efficace dans une stratégie nationale de puissance. Une conceptualisation de la puissance militaire adaptée au monde contemporain demanderait donc tout d’abord l’expression d’une volonté de puissance qui passerait par une formulation et une hiérarchisation d’intérêts, ainsi que par l’attribution de ressources suffisantes. Il semblerait que ce processus de formulation et d’exécution de stratégies de puissances reste un exercice difficile pour les démocraties européennes.

Johanna MÖHRING