ThucyDoc n° 14 : Note d’analyse : La sociologie militaire et les War Studies

L’objet de cette note n’est pas de revenir sur le débat d’un éventuel essoufflement de la dynamique des War Studies françaises, mais bien de chercher à identifier les interactions – existantes ou envisageables – entre les « études sur la guerre » et la sociologie militaire. Si les War Studies ne disposent pas en France du statut de discipline académique, il est en revanche admis qu’au sein de ce champ plusieurs disciplines se chevauchent telles que l’histoire, la science politique, le droit, la sociologie, etc. Aussi les enjeux de la sociologie militaire peuvent être envisagés selon une double entrée : celle des relations que cette dernière entretient avec la sociologie générale – qui fait elle-même partie du scope des War Studies ; et celle des interactions qu’elle développerait directement avec les études sur la guerre.

Ne le nions pas, la sociologie militaire est pleine de paradoxes. Conventionnellement, elle désigne l’étude de la chose militaire par les sciences sociales. Les premières réflexions sur l’importance de mettre en relation les dimensions sociétales et militaires sont, entre autres, émises par Durkheim. Cependant, c’est aux États-Unis, au court de la Seconde Guerre mondiale, que les social scientists accoucheront de la sociologie militaire. Celle-ci apparaît plus tardivement dans le paysage académique français et ne dispose pas d’œuvres fondatrices à l’image des ouvrages de Morris Janowitz (1960) ou Samuel Finer (1962) chez les anglo-saxons. Notons néanmoins certaines références françaises fondamentales comme Bernard Boëne (1990), François Gresle (2005), Theodore Caplow et Pascal Vennesson (2000). Pour autant la sociologie militaire reste, aujourd’hui encore en France, « frappée d’une forme d’insularité théorique »[1]. En effet, malgré une parentalité à la fois de la sociologie et de la Science politique, la sociologie militaire s’est rapidement isolée. Alors même qu’elle applique les concepts généraux et polysémiques de sociologie à son objet d’étude, l’inverse est rarement vrai. Cela peut notamment s’expliquer par la formation de concepts à caractère fortement descriptif propres à la sociologie du militaire qui les rend peu transmissibles. Deux axes de travail semblent émerger. Premièrement, il est nécessaire de considérer le monde militaire comme un révélateur, sinon un amplificateur des phénomènes sociaux de portée générale. Secondement, l’investigation scientifique du monde militaire peut offrir des outils et/ou techniques applicables aux objets de la sociologie générale, notamment sur le plan des concepts et des méthodes comme ont pu le prouver les apports de la sociologie militaire anglo-saxonne en matière sociologique. Autre singularité de cette sociologie sectorielle une tendance, non-négligeable notamment chez les jeunes sociologues, à vouloir « réinventer la roue » en appliquant des schèmes issus de la sociologie dans un champ que leur semble vierge. Cette propension est largement due à la quasi-absence de reconnaissance et de valorisation des travaux.

Dans un contexte où les études sur la guerre ont encore du mal, en France, à justifier de leur existence et de leur ambition à se construire en tant que discipline, il semblerait pourtant qu’un rapprochement substantiel entre War Studies et sociologie militaire pourrait redonner à l’une comme aux autres un second souffle. Aujourd’hui, les chercheurs français qui s’intéressent soit à l’un de ces champs soit aux deux sont majoritairement issus de la Science politique, de la sociologie et de l’histoire. Ces scientifiques forment une communauté épistémique restreinte. En ce sens les études sur la guerre et la sociologie militaire ont certes développé certaines interactions, malheureusement limitées. En essayant de ne pas faire de généralités, il nous semble que ces interactions doivent 1. être continues et 2. tendre à plusieurs objectifs. Tout d’abord les études sur la guerre peuvent offrir à la sociologie militaire un élargissement ontologique en « démilitarisant » son objet grâce à une ouverture du champ vers des théories et des questionnements plus généraux. Cela lui permettrait d’envisager l’application de ses méthodes et de ses concepts dans d’autres disciplines ou champs disciplinaires comme les politiques publiques. De plus, les War Studies présentent la possibilité d’endosser le rôle de garde-fou en limitant la tendance à la microsociologie – souvent reprochée à la sociologie militaire. Réciproquement, cette dernière est susceptible de minimiser une éventuelle propension à l’enfermement des études sur la guerre dans une sorte de tour d’ivoire où sont élaborés concepts et théories rarement confrontés au terrain en proposant l’acclimatation de ses modèles heuristiques. La relation fondamentale de la sociologie militaire à son terrain a permis de développer ou d’adapter des méthodes d’enquête parfois préexistantes qui peuvent prétendre à un emploi dans le cadre d’études portant sur d’autres objets.

Dans un monde où les avancées technologiques amènent théoriciens et praticiens à penser, ou à repenser, la « guerre de demain », il semble essentiel de ne pas négliger les conséquences de ces évolutions sur les armées envisagées comme des ensembles humains et organisationnels hétérogènes recouvrant des réalités et des enjeux variés. C’est ce que doit permettre la dynamisation et la valorisation d’une articulation renforcée entre War Studies et sociologie militaire.

Camille TROTOUX

[1] PAJON Christophe, « Le sociologue enrégimenté : méthodes et techniques d’enquête en milieu militaire » in GRESLE François (dir.), Sociologie du milieu militaire. Les conséquences de la professionnalisation sur les armées et l’identité militaire, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 45 – 55.