ThucyDoc n° 2 – Note d’actualité : La politique étrangère de la Russie vis-à-vis des États occidentaux dans le contexte de la réélection de Vladimir Poutine

Suite à l’élection présidentielle du 18 mars en Russie, Vladimir Poutine a été réélu dans ses fonctions. Marquée par un taux de participation élevé (presque 68%), ce scrutin a révélé ce qui apparaît comme un soutien inconditionnel majeur du peuple russe, traduit par 76% de votes en faveur de sa candidature. Pourtant, si le résultat et le déroulement de l’élection ne laissent pas de place à l’étonnement, le contexte dans lequel elle s’inscrit ainsi que ses conséquences mérite qu’on s’y attarde davantage.

Le troisième mandat de Vladimir Poutine a abouti à un échec majeur de la politique étrangère russe. Les objectifs initiaux que s’était fixés le président russe incarnaient les ambitions de l’intégration régionale dite eurasiatique. Elle consistait essentiellement en la création autour de la Russie, dans l’espace qu’elle considère être sa zone d’influence, d’une forme d’alliance économique et politique, imperméable à l’influence occidentale. Pourtant, en réaction au rapprochement qui se dessinait entre l’Ukraine et l’UE, Vladimir Poutine a entrepris une série d’actions, dont l’annexion de la Crimée et le soutien des mouvements séparatistes de l’Est de l’Ukraine, visant à maintenir la présence de la Russie dans la région en question.  Dans ce nouveau contexte politique, les autorités russes, qui avaient manifestement misé sur les positions favorables des cercles conservateurs des élites politiques européennes et américaines, ont rencontré cette fois-ci une opposition résolue, traduite par une mise en place des sanctions économiques et des expulsions massives des diplomates russes, notamment dans le cadre de la récente affaire Skripal. L’opposition entre la Russie et les pays occidentaux a été davantage exacerbée dans le cadre du dossier syrien, particulièrement à la suite des accusations de l’utilisation d’armes chimiques portées contre le régime de Bachar El-Assad. Parallèlement, non seulement l’initiative eurasiatique s’est retrouvée dans une impasse face à l’ambitieux projet chinois des nouvelles routes de la soie, mais la chute du prix de pétrole et du cours du rouble en 2014 a provoqué une grave crise économique en Russie.

Dans ce contexte, on a vu Vladimir Poutine présenter à l’élection présidentielle de 2018 une candidature sans programme politique fixe, qui repose principalement sur le conservatisme et le patriotisme, plutôt que sur des mesures concrètes. Cette stratégie électorale adoptée par Vladimir Poutine a une double dimension.

D’un côté, la mise en avant de l’image de l’« Occident » en tant qu’ennemi presque schmittien semble être l’un des outils principaux de la politique à la fois extérieure et intérieure menée par le président réélu. Suivant cette logique, la prééminence du politique sert à retrouver une cohésion nationale et à détourner l’attention des dissensions intérieures. En effet, suite à l’élection de 2018, Vladimir Poutine a obtenu une sorte de mandat populaire  qui assure la légitimité des six prochaines années de sa présidence. Cette légitimité politique renouvelée lui laisse une marge de manœuvre considérable quant au traitement des affaires internationales. Dans cette perspective et prenant en compte l’ampleur des contre-mesures diplomatiques entreprises par de nombreux États étrangers suite à l’affaire Skripal, la ligne politique de confrontation avec les États occidentaux entreprise par Vladimir Poutine est susceptible d’être maintenue.

D’un autre côté, le caractère flottant de la candidature présidentielle de Vladimir Poutine témoigne d’une division idéologique au sein des élites politiques russes. On peut relever l’opposition entre les deux camps présentés d’une part par les économistes libéraux et de l’autre par le ministère de la défense. Les premiers, comme Alekseï Koudrine, l’ancien ministre des finances, soulignent l’importance des investissements et du secteur financier et demandent la réduction des dépenses militaires. Bien conscients des limites imposées par la situation politique donnée, ils insistent sur la nécessité de l’amélioration des relations avec l’Europe et les États-Unis. En revanche, Sergeï Choïgou, l’actuel ministre de la défense et, de plus, la deuxième personnalité politique la plus populaire en Russie, Sergeï Lavrov, l’actuel ministre des affaires étrangères, et d’autres personnalités proches de Vladimir Poutine prônent le renforcement du secteur stratégique militaire et gardent une position inébranlable vis-à-vis des États occidentaux.

À ce stade, force est de constater que la restauration du dialogue constructif entre la Russie et les États occidentaux ne semble pas être envisageable à court terme. En raison des interdépendances extrêmement fortes entre la politique intérieure et extérieure en Russie, tout acte inamical provenant de l’extérieur est susceptible d’être interprété par les autorités comme une atteinte au bien-être du peuple russe. Dans ce contexte, la Russie va logiquement essayer de poursuivre ses recherches de reconnaissance d’un statut de puissance et de développer ses coopérations économiques en Asie. Cependant, avec la dégradation de la situation économique et les tensions politiques croissantes avec les puissances occidentales, le spectre des possibilités se réduit même dans cette partie du monde.

Aleksandra BOLONINA