ThucyDoc n° 3 – Note d’actualité : Arabie Saoudite-Iran : jusqu’où ira la confrontation ?

La rivalité irano-saoudienne, déjà présente à l’époque du Shah Pahlavi (1941-1979) et amplifiée par la Révolution islamique menée par Khomeiny, est sensiblement montée en intensité ces trois dernières années. L’arrivée du nouveau roi Salmane à la tête du royaume saoudien, avec à ses côtés son fils et désormais prince héritier Mohamed, a marqué une nouvelle ère de tension dans les relations entre les deux voisins du Golfe, avec des affrontements par procuration sur des théâtres extérieurs et des menaces désormais directes.

Cette tension sur fond de rivalité, un temps apaisée dans les années 90, notamment en raison du fait que l’attention des dirigeants du Golfe était focalisée sur l’Irak suite à son invasion de son voisin koweitien, fut ravivée au début du 21ème siècle. Tout d’abord, la révélation en 2002 d’activités nucléaires clandestines non déclarées à l’AIEA par une organisation d’opposition iranienne a relancé les craintes des monarchies du Golfe quant aux ambitions nucléaires de l’Iran. D’autre part, l’invasion de l’Irak en 2003 et le renversement du régime baasiste de Saddam Hussein au profit d’un gouvernement majoritairement chiite proche de Téhéran ont donné naissance au concept de « croissant chiite », expression décrivant un arc géographique de nations, allant de l’Iran au Liban, en passant par l’Irak et la Syrie, et sous domination de Téhéran.

L’ancien monarque saoudien Abdallah Ben Abdelaziz (roi de 2005 à 2015, mais régent de 1995 à 2005), hostile à cette montée en puissance et en influence de son voisin perse, déploya tous ses efforts pour mettre l’Iran au ban de la communauté internationale, appelant les Etats-Unis à « couper la tête du serpent iranien »[1], et s’engageant activement en faveur du renversement de Bachar Al-Assad à l’occasion de la guerre civile syrienne débutée en 2011.

L’hostilité affirmée du nouveau pouvoir à Riyad

Cependant, déjà forte sous feu le roi Abdallah, la rivalité a pris un nouvel élan avec l’arrivée au pouvoir de Salmane Ben Abdelaziz en janvier 2015. S’appuyant sur son fils Mohamed, nommé vice-prince héritier quelques semaines après son accession au trône et ministre de la Défense, le nouveau monarque semble décidé à endiguer l’influence iranienne dans la région.

Dès mars 2015, l’opération Tempête Décisive fut lancée par l’Arabie Saoudite et ses alliés au Yémen. L’objectif : stopper la rébellion houthie, accusée d’être soutenue par l’Iran, qui a renversé le président Hadi reconnu par la communauté internationale et désormais en exil en Arabie saoudite. Ce devait être  l’occasion pour le nouveau monarque et pour son ambitieux fils de démontrer la capacité du royaume à assurer la stabilité et à contrer l’influence iranienne dans un pays considéré comme l’arrière-cour de l’Arabie.

Le pèlerinage annuel à la Mecque de 2015 verra un tragique accident qui causera la mort de plus de 400 pèlerins iraniens. Ce drame provoqua la colère de Téhéran qui qualifia les dirigeants saoudiens d’incapables et appela à une gestion internationale du pèlerinage. Ces propos suscitèrent la condamnation de Riyad, qui vit alors son statut de gardien des Lieux Saints contesté par son voisin, et de facto sa légitimité religieuse (et politique).

L’annonce en décembre 2015 de la création d’une coalition islamique regroupant 34 pays musulmans à majorité sunnite, au motif officiel de la lutte contre le terrorisme, et excluant l’Iran, fut également de nature à signifier à Téhéran son isolement dans le monde islamique face à l’Arabie saoudite, à la tête de cette coalition. Même si pour l’heure cette coalition reste une initiative sans réalisation concrète, elle témoigne d’une volonté saoudienne affirmée de mettre l’Iran au ban des nations islamiques.

Début 2016, alors que les tensions sont déjà fortes, l’ambassade saoudienne à Téhéran est saccagée par des manifestants suite à l’exécution en Arabie du dignitaire chiite Al-Nimr, accusé de troubles dans le royaume, provoquant ainsi la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.

2017 ne fut pas l’année de l’apaisement. Au-delà des menaces réciproques échangées au printemps entre le prince héritier saoudien et les dignitaires iraniens, Riyad accusa à l’automne Téhéran d’être derrière un tir de missile houthi ayant visé son territoire. Jugeant cet acte comme un acte de guerre, les dirigeants saoudiens par la voix de leur zélé ministre des Affaires étrangères Al-Jubeir promirent de ne pas rester « les bras croisés »[2].

Le dernier coup de tonnerre de cette longue liste non exhaustive est arrivé début novembre 2017. Le Premier ministre Libanais, Saad Hariri, fils de l’ancien Premier ministre Rafik assassiné en 2005, et de nationalité saoudienne, annonce depuis l’Arabie saoudite qu’il quitte ses fonctions, affirmant être en danger de mort au Liban et dénonçant le rôle du Hezbollah et de l’Iran dans son pays et leurs ingérences dans la vie politique libanaise. Il revint par la suite sur sa démission.

Les incitations de Donald Trump

Mêmes si les tensions sont antérieures à son entrée en fonction, les déclarations du président américain ne sont pas de nature à réduire les tensions. Stigmatisant régulièrement le régime iranien, l’accusant de terrorisme via son soutien au Hezbollah, et menaçant de rompre l’accord sur le nucléaire conclu par son prédécesseur en 2015, Donald Trump ne fait que donner crédit à la stratégie saoudienne qui ambitionne d’isoler l’Iran. Alors que les Européens tentent tant bien que mal de préserver cet accord, convaincus qu’il sera difficile d’en obtenir un meilleur, l’incertitude quant à la politique étrangère du président américain, semblant parfois irrationnelle, pourrait être un facteur aggravant. La nomination de John Bolton en tant que conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, considéré comme un faucon très agressif, n’est guère un signe d’apaisement.

Un risque de conflit ouvert ?

Les escalades verbales entre les deux parties laissent supposer qu’un conflit ouvert n’est désormais plus à totalement exclure, même si les chances restent minimes, aucun des deux protagonistes n’ayant intérêt à s’engager dans un conflit régional.

En effet, l’Arabie saoudite est déjà engagée au Yémen et semble être dans une impasse, incapable de mettre fin à la rébellion houthie. Ouvrir un deuxième front, avec un ennemi qui au cours de la guerre Iran-Irak (1980-1988) a su montrer sa résilience au combat, même si les équipements militaires saoudiens sont bien plus modernes, n’apparait pas dans l’intérêt de Riyad, occupée à promouvoir son plan Vision 2030 et à engager des réformes sociétales majeures. Du point de vue iranien, l’économie semble se relever doucement de plusieurs années de sanctions, et malgré un programme balistique avancé et une armée idéologisée et mobilisée, une guerre ne ferait que replonger l’Iran dans le marasme le plus complet, comme ce fut le cas lors du long conflit avec le voisin irakien. Et cela serait sans compter les conséquences sur le transit des hydrocarbures via le détroit d’Ormuz.

Ainsi, au-delà des invectives verbales entre les deux voisins, le risque d’ouverture délibérée des hostilités par l’une des deux parties reste faible. Reste à crainte cependant l’accrochage accidentel, dans le Golfe, au Yémen ou ailleurs dans la région, qui pourrait involontairement servir d’étincelle. Pour éviter un tel scénario, la France, malgré des relations difficiles avec l’Iran sous François Hollande mais améliorées sous Emmanuel Macron, pourrait jouer les intermédiaires entre les deux parties, aux côtés de ses alliés européens, permettant enfin à l’Union européenne de devenir un acteur sérieux dans le jeu Moyen-Oriental.

Rachid CHAKER

[1] Ross Colvin, « ‘Cut off head of snake’ Saudis told U.S. on Iran », Reuters, 29 novembre 2010, disponible sur <www.reuters.com>

[2] « L’Arabie saoudite tire à boulets rouges sur l’Iran », Le Point, 19 Novembre 2017, disponible sur <www.lepoint.fr>