ThucyDoc n° 16 – Note d’analyse : 1979-2019, un état des lieux de l’islamisme jihadiste contemporain

Le 24 décembre 1979, en réaction à l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, se constituaient, dans les montagnes afghanes, des groupes de combattants se revendiquant de l’islam. Leur motivation : libérer la terre d’islam des troupes de la mécréance soviétique. Soutenus à l’époque par les fonds de la dynastie Saoud et de la CIA, les moujahidins afghans et leurs compagnons jihadistes (venus de l’étranger) s’organisèrent au sein du Bureau des Services d’Abdullah Azzam et d’Oussama Ben Laden et s’émancipèrent rapidement de leurs parrains étatiques. Une décennie plus tard, en 1989, le retrait des troupes de l’armée rouge d’Afghanistan fut vécu comme une victoire décisive de la part des groupes de combattants islamistes. Cette année 1989, avait d’ailleurs marqué, pour Gilles Kepel[i], l’apogée de l’islamisme[ii], armé ou non, avec notamment l’éclatement de la première intifada en Palestine, la victoire du Front islamique du Salut en Algérie, ou encore le coup militaire portant l’islamiste Hassan el Tourabi au pouvoir au Soudan. En Iran, en février 1989, l’ayatollah Khomeini, forcé quelques mois plus tôt à accepter un cessez-le-feu avec l’Irak, diffusait une fatwa[iii] condamnant à mort Salman Rushdie, contribuant, selon Kepel, à projeter symboliquement l’espace de l’islam au sein du monde occidental.

Le mot jihad est issu en arabe de la racine j-h-d qui signifie « effort ». Présent 41 fois dans le Coran, le jihad est un devoir religieux pouvant être mené, selon Averroès, par le cœur (quête spirituelle), la langue (prosélytisme), par la main (financier) et par l’épée (lutte armée au service de l’Oumma, la communauté des croyants). Pour une minorité au sein du sunnisme, le jihad constitue le sixième pilier de l’islam et apparait comme une obligation personnelle (fardayn) pour tous les croyants, dès lors que les terres de l’islam sont menacées. Le jihadisme est ainsi une idéologie politico-religieuse islamiste prônant l’utilisation de la violence au service de l’islam. C’est au nom de ce combat qu’Abdullah Azzam et Oussama ben Laden recrutèrent des volontaires du monde entier pour combattre dans les montagnes afghanes en 1979. C’est également au nom de cette obligation, cette fois-ci collective (fard kifaya) que furent assassinées 86 personnes sur la promenade des Anglais, le 14 juillet 2016, à Nice.

40 ans après la constitution des premières organisations de moujahidins et l’arrivée de combattants étrangers pour servir la cause de l’islam, qu’est devenu le jihadisme contemporain ? Cette courte note dresse un panorama de l’état du jihadisme contemporain.

De nouveaux terrains 

Depuis 1979, la guerre sainte au nom de l’islam s’est diffusée sur de nombreux terrains : en Bosnie, en Tchétchénie, en Palestine, en Algérie, puis, plus récemment, en Irak, en Syrie, et désormais au sein même des terres de la mécréance : aux Etats-Unis et en Europe. Le jihadisme contemporain a ainsi connu une recomposition de la figure de l’ennemi. Ainsi, originellement, une tension opposait les tenants d’un jihadisme luttant contre l’ennemi proche, c’est-à-dire les régimes apostats du monde arabe, à ceux, qui, comme Oussama Ben Laden, y préféraient la lutte contre l’ennemi lointain, à savoir les Etats-Unis. Depuis lors, pour Kepel[iv], une forme de compromis a été trouvée, via le ciblage du « ventre mou » de l’Occident, l’Europe, caractérisée par une proximité géographique avec le monde arabo-musulman et la présence de populations diasporiques que les groupes jihadistes cherchent à séduire.

Si la majorité des attentats aujourd’hui recensés ont lieu au sein du monde arabo-musulman, aux frontières du califat proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi en 2014, il n’en reste pas moins que les opérations de projection des groupes jihadistes, en particulier l’Etat islamique, se déroulent régulièrement en Europe.

 De nouveaux acteurs

Depuis les premières mobilisations des moujahidins afghans en 1979, le mouvement jihadiste a connu de multiples reconfigurations, rythmées notamment par les réussites militaires et stratégiques des forces de la coalition internationale.

Le mouvement jihadiste a en effet subi d’importantes pertes dans son leadership avec l’intensification des frappes aériennes et de drones. Ainsi, le dirigeant d’Al Qaïda en Irak, Abou Moussab Al-Zarqaoui fut abattu le 7 juin 2006, Oussama ben Laden fut tué par une équipe de Seals américains le 2 mai 2011[v]. Ils ne sont que les figures les plus emblématiques d’un leadership jihadiste aujourd’hui largement décimé. Le bras droit d’Oussama ben Laden, l’Egyptien Ayman al-Zawahiri est lui, néanmoins, toujours vivant.

Aujourd’hui, deux pôles jihadistes subsistent. D’un côté, le groupe Etat islamique conduit par Abou Bakr al-Baghdadi, un Irakien emprisonné dans le camp Bucca pendant l’invasion américaine et héritier des combats d’Abou Moussab al-Zarqaoui, parvient à survivre dans des poches de rébellion en Irak et en Syrie[vi]. L’Etat islamique bénéficie par ailleurs d’une force significative de projection. Grâce à une propagande attractive et travaillée, le groupe parvient toujours à séduire, en Europe comme ailleurs, où des attentats sont commis en son nom[vii]. D’un autre côté, la nébuleuse Al Qaïda est toujours active, conduite par l’ancien associé d’Oussama ben Laden, Ayman al-Zawahiri. Al Qaïda bénéficie de branches qui demeurent actives notamment dans la bande sahélo-saharienne ou dans la péninsule arabique.

 De nouveaux modes d’action

En présence de nouveaux théâtres d’opération et d’acteurs affaiblis par le contre-terrorisme international, les modes d’action jihadistes ont également été amenés à évoluer. En 2005, le syrien Abou Moussab al-Souri publiait un manifeste de 1600 pages intitulé « Appel à la résistance islamique globale » dans lequel il prônait la réalisation d’attaques de faible envergure, simples, au sein même des terres de la mécréance. Pour lui, le jihadisme doit se développer sous la forme d’un réseau de fidèles constitués en petites cellules indépendantes, plutôt qu’au sein d’une organisation hiérarchisée obéissant à une direction centralisée (Nizam la tanzim). Cette approche déconcentrée du jihad contemporain est rendue possible par le développement des technologies de l’information et de la communication qui permettent la diffusion, sur internet et via les réseaux sociaux, d’une idéologie adaptable selon les publics visés. Les audios des frères Clain (en français), du leader Abou Bakr al Baghdadi (en arabe) et les multiples documents, articles, magazines, flyers, anashids et vidéos, produits par les branches médiatiques du groupe constituent aujourd’hui la véritable force du groupe Etat islamique.

Quelles leçons pour l’antiterrorisme ?

Comment donc s’adapter à un mouvement jihadiste en mutation ? Face à une organisation réticulaire, organisée localement, comment anticiper les futures attaques ? Désormais, les services de renseignement occidentaux doivent composer avec un nombre toujours plus important de fichés S, qu’il est impossible de suivre individuellement pour anticiper la survenue d’attentats sur le territoire. L’une des solutions, identifiée depuis longtemps par les professionnels du secteur, par les décideurs politiques et par les chercheurs, réside dans la déconstruction de l’idéologie du groupe, dans l’identification des modalités de ce discours qui parvient à séduire des citoyens ayant grandi au sein de nos sociétés. Saisir les modalités du discours jihadiste, en identifier les organes de production et les efficacités stratégiques, ce sont les missions de certains groupes de recherche, aujourd’hui essentiels, à l’instar de l’initiative Jihadoscope[viii]ou de Jihadology[ix], aux Etats-Unis.

Marie ROBIN

[i] Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Folio, 2000.

[ii] Dans la présente note, nous entendons l’islamisme comme la doctrine politique associée à l’islam.

[iii] Une fatwa est un avis juridique religieux donné par une personne dont l’autorité théologique est reconnue.

[iv] Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, op. cit.

[v] Peter Bergen, Chasse à l’homme. Du 11 septembre à Abbottabad, l’incroyable traque de Ben Laden, Robert Laffont, 2012.

[vi] Voir à ce sujet et pour toute analyse militaire des matériels de propagande de l’Etat islamique, les excellentes analyses de l’agrégé d’histoire produisant le blog intitulé Historicoblog.

[vii] Pascale Veysset, « Daech, la propagande continue », TV5 Monde, 27 janvier 2019, https://information.tv5monde.com/info/daech-la-propagande-continue-282126.

[viii] Les travaux de Jihadoscope sont disponibles notamment via le compte Twitter @JihadoScope.

[ix] Le site, Jihadology, fondé par Aaron Zelin, fournit des analyses des productions propagandistes des groupes jihadistes.