ThucyDoc n° 25 – Note d’analyse : Le Cameroun au Conseil de sécurité de l’ONU

États-Unis, Chine, Russie, Grande-Bretagne et France : les cinq États disposant d’un droit de veto et d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU font figure de « chefs de file » de l’organisation. Face à eux, les États ayant statut de membres non permanents s’efforcent, au gré des sessions et du contexte, de jouer un rôle au sein de cette arène majeure du multilatéralisme.

Admis en 1960 comme membre de l’ONU, le Cameroun a été par deux fois membre de son Conseil de sécurité (1974-1975 et 2002-2003). Durant ces deux sessions, l’État a mis en œuvre les idées forces de sa politique étrangère : l’indépendance nationale, le non-alignement et la coopération internationale.

Une position d’intermédiaire

Le 20 septembre 1960, au cours de la 864séance plénière de l’Assemblée générale et par résolution 1476 (XV), le Cameroun est admis comme membre de l’ONU. C’est lors de la 29session (1974-1975), qu’il occupe pour la première fois un siège de membre non permanent du Conseil de sécurité. Parmi les dossiers faisant l’objet d’un suivi particulier figure la situation au Moyen-Orient, conséquence du vote de la résolution 338 du 22 octobre 1973[i]. Le Cameroun prône à cet égard une résolution équitable du conflit israélo-palestinien adhérant à la solution pour deux États qui coexistent pacifiquement.

Au début du millénaire, le Cameroun est élu pour la deuxième fois membre non permanent du Conseil de sécurité durant la 57e session (2002-2003) marquée par la « crise diplomatique franco-américaine » sur l’intervention en Irak qui découle du vote à l’unanimité de la résolution 1441 (2002). Le Cameroun opte pour une approche consensuelle, refusant d’entrer dans le jeu des blocs antagonistes. Il campe sur le non-alignement défini comme « un état de vigilance permanente en face de toutes les puissances, organisées, présentes ou à venir, sans parti pris contre aucune a priori, mais tout en demeurant la main tendue pour une coopération loyale tant qu’il n’y a à sacrifier aucun des intérêts vitaux »[ii].

A l’instar des autres non permanents, le Cameroun fut confronté au « dilemme de l’alignement des petites puissances ». L’exemple de la crise franco-américaine sur l’intervention de l’armée américaine en Irak rappelle qu’il est difficile pour les « petits États » de concilier leurs vues et même de prendre position à côté des grandes puissances comme la France du président Jacques Chirac et les États-Unis du président Georges W. Bush.

Durant la crise irakienne de 2003, « les États-Unis d’une part, la France et ses alliés d’autre part, se sont livrés à une cour effrontée auprès des six membres élus indécis[iii]. A cause de la crise qui secoua le Conseil de sécurité, le Cameroun fut classé avec d’autres non permanents, notamment l’Angola, la Guinée, le Chili et le Mexique comme les pays indécis. Le Pakistan s’était abstenu de voter. C’est ainsi que le 5 février 2003, le ministre des Affaires étrangères, François-Xavier Ngoubeyou, affirma devant le Conseil de sécurité : « (…) entre ceux qui prônent le refus du recours aux armes, et ceux de plus en plus nombreux du fait du manque de coopération des autorités irakiennes, qui militent pour une solution militaire, le Cameroun recommande la poursuite et la mise en œuvre d’actions vigoureuses, pour amener les autorités irakiennes à se conformer à la lettre de la résolution 1441 et à coopérer pleinement avec les équipes d’inspections (…) »[iv]. Le 11 mars 2003, la déclaration de son ambassadeur à l’ONU, Martin Belinga Eboutou,  insista sur la poursuite des inspections de l’ONU en Irak en ces termes : « Le Cameroun invite le Conseil de sécurité à une décision consensuelle pour forcer l’Irak à désarmer. Nous sommes en faveur des inspections, mais elles ne doivent pas se prolonger indéfiniment »[v]. Il en résulte donc que le Cameroun eut une position médiane sur l’intervention de l’armée américaine en Irak. Ce qui confirme sa position intermédiaire au sein du Conseil de sécurité de l’ONU.

Une bureaucratie à l’épreuve du « décideur ultime »

Au cours de ses passages au Conseil de sécurité, le Cameroun s’est appuyé sur une bureaucratie dont la mission est la mise en œuvre de la politique étrangère. Y figurent la présidence de la République, le Ministère des Affaires étrangères et toutes les administrations impliquées dans le traitement des dossiers spécifiques à l’ONU. Il existe donc plusieurs groupes distincts : les experts qui travaillent à la direction des Nations unies, à la cellule diplomatique de la présidence de la République[vi] et dans les autres administrations ; les négociateurs de la Mission permanente du Cameroun à l’ONU motivés par des consultations récurrentes alimentées par des rapports, notes de conjonctures, etc.

La bureaucratie camerounaise fait face à une réalité dont il faut tenir compte, la primauté du chef de l’État du Cameroun dans le processus décisionnel[vii]. Il apparaît donc comme étant le décideur ultime. Les acteurs les plus rapprochés du décideur ont une influence avérée et un avantage sur les autres bureaucrates. Cet état des choses est la cause des difficultés observées avant la décision qui se traduisent par des conflits de leadership ou des crises de confiance. Les négociateurs à l’ONU ont pour leur part, une marge de manœuvre limitée car ils doivent en toutes circonstances se référer à la capitale. Dans ce jeu d’actions réciproques, les experts de la direction des Nations unies et les conseillers du chef de l’État agissent comme des facilitateurs permettant de désamorcer les situations de blocus et déclencher la prise de décision.

 A travers sa participation au Conseil de sécurité, le Cameroun est considéré comme un État actif dans la préservation de la paix et de la sécurité internationales. De manière générale, il ressort que les petits États ont aussi une politique étrangère[viii], l’absence du droit de veto ne les empêchant pourtant pas de participer à la prise de décision. Néanmoins, les limites de la bureaucratie du Cameroun ainsi que le double avantage des membres permanents, fondateurs et leaders au Conseil de sécurité, rappellent qu’au-delà de la représentation, la maîtrise des méthodes et techniques de travail adaptés au multilatéralisme reste un défi permanent que le Cameroun doit relever au moment où l’organe le plus puissant de l’ONU est fragilisé.

Balkissou HAYATOU

[i] Ladite résolution portait sur le cessez-le-feu et à des négociations pour une paix juste et durable au Moyen-Orient après le déclenchement de la Guerre de Six jours et de la Guerre du Kippour.

[ii] JOUVE Edmond, Cameroun, Bonnes relations avec les pays industrialisés, solidarité avec le tiers-monde dans Le Monde Diplomatique, août 1976, page 25.

[iii] ALBARET Mélanie, L’ONU, entre puissance et multilatéralisme, CERISCOPE Puissance, 2013 (en ligne) consulté le 09 mars 2019.

[iv] Déclaration du ministre des Affaires étrangères du Cameroun, François-Xavier Ngoubeyou, 4701séance du Conseil de sécurité, discussion : « Le secrétaire d’État américain, Colin Powell présente des informations « sûres et fiables » sur les tentatives de l’Iraq de dissimuler les armes et activités interdites par la résolution 1441 », 5 février 2003, CS/2444 (Document non officiel) (consulté en ligne, www.un.org) le 9 mars 2019.

[v] Les positions des 15 membres du Conseil de sécurité, Le Nouvel Observateur, 14 mars 2003 (en ligne)

[vi] Ladite cellule qui assure la coordination, l’analyse et le suivi des activités diplomatiques utilise les procédés des think-tank.

[vii] CHOUALA Yves-Alexandre, La politique extérieure du Cameroun, Doctrine, acteurs, processus et dynamiques régionales, Paris, Karthala, 2014, p.74.

[viii] En référence à l’article de TONRA Ben, Les petits États ont aussi une politique étrangère…, dans CHARILLON Frédéric, (Dir.), Politique étrangère, Nouveaux regards, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, pages 331-353.