ThucyBlog n° 88 – Côte d’Ivoire, élection présidentielle 2020 : Chroniques d’un hold-up (im)prévisible (1/3)

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Par Tawa Netton Prince, le 14 décembre 2020

Le mercredi 4 novembre 2020, la Commission électorale indépendante (CEI)[1] a proclamé les résultats de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Sans surprise, le Président sortant, Alassane Ouattara, a été déclaré vainqueur à sa propre succession. Il amorce ainsi un troisième mandat successif. Mais ce troisième mandat est contesté par l’opposition politique qui le considère inconstitutionnel.

Tout au long de ce processus électoral, plusieurs enchevêtrements juridico-politiques en ont émaillé le bon déroulement. Ils ont par la suite entrainé des violences intercommunautaires. Présentée comme le catalyseur de la démocratie et de la bonne gouvernance, l’élection est aujourd’hui source d’instabilité socio-politique dans plusieurs États d’Afrique subsaharienne. La Côte d’Ivoire n’en fait pas l’exception. Ces crises à répétition sont-elles dues à un mauvais passage à la démocratie comme mode de gouvernance de l’Etat africain ? Souffrons-nous d’une tare congénitale anthropologique ? L’Afrique est-elle réellement prête pour la démocratie ?

Les plus éloquents cours de science politique et de droit constitutionnel ne suffiront pas pour comprendre in extenso la situation qui prévaut dans les États africains sans une dose de socio-anthropologie et d’histoire des peuples. Il faut la présenter en préalable.

La culture politique africaine…

C’est en retraçant la profondeur historique des pouvoirs dit traditionnels et leur canonisation à l’époque coloniale que l’on peut donner un sens aux trajectoires ambiguës du registre de la tradition dans l’Afrique contemporaine, et des enjeux politiques qu’elles soulèvent[2]. Avant d’être une ancienne colonie française, la Côte d’Ivoire a été un territoire sur lequel divers groupes ethniques ont vécu, y ont instauré des droits et des modes de gouvernance de leur société. Appesantissons-nous très brièvement sur les modes de dévolution du pouvoir à cette époque précoloniale. Dans ces civilisations traditionnelles, le pouvoir est sacré. Le chef meurt au pouvoir, et il est remplacé par son héritier.

Prenons le cas des Akan où le pouvoir politique découle de l’origine sociale structurée en trois groupes (les nobles, les hommes libres et les esclaves). Dans cette société, le chef est considéré comme un être spirituel, un protecteur doté d’une sagesse immense. Il est généralement d’un âge avancé, d’où le titre de « Nanan », c’est-à-dire « l’ancien ». Le pouvoir est centralisé et personnalisé. Le modèle parental est présent dans la gestion du pouvoir.

Chez les Krou comme chez les Mandé, le chef est le père de son peuple. Il a la responsabilité de la vie matérielle de ses sujets. Contrairement au pays akan qui possède une société monarchique, la société Krou est lignagère, encore appelée société anarchique[3], où le système politique est organisé sur la base de la gérontocratie familiale, c’est-à-dire le pouvoir des vieux avec le plus âgé comme chef de lignage. Certes il existait des chefs dans cette société, mais ces derniers n’avaient pas la même autorité que ceux des sociétés monarchiques akan. C’était plutôt des chefs de clans, des chefs guerriers, des chefs religieux ou féticheurs, comme il a été dit plus haut, qui incarnaient l’autorité du pouvoir. Et le chef dans cette société ne se proclamait pas chef.

De même chez les Sénoufos, pour mériter le titre de chef, il faut être non seulement vieux, c’est-à-dire avoir de l’expérience, mais aussi être doté de la plus grande sagesse humaine possible.

Ce petit rappel socio-anthropologique vise à éclairer la critique juridique de l’analyse de l’application formelle de la démocratie dans les États d’Afrique, et plus précisément en Côte d’Ivoire.

… Au système démocratique contemporain

Le passage de la Côte d’ivoire à la démocratie et notamment aux élections multipartites ne s’est pas fait sans heurts. Et aujourd’hui nous nous rendons bien compte que ce principe démocratique imposé pratiquement par les organisations et institutions internationales n’arrive pas à résister face au poids d’une anthropologie trop vite ignorée. Dans cette dynamique, le pays est-il réellement prêt pour la démocratie dans sa définition contemporaine ?

Depuis l’avènement du multipartisme dans les années 90, la Côte d’Ivoire a connu cinq chefs d’État. Et depuis, aucune alternance démocratique ne s’est faite à l’issue d’élections justes, paisibles et transparentes. Outre le coup d’État du Général Guéï Robert en décembre 1999, toutes les transmissions du pouvoir se sont déroulées dans la violence, l’exclusion, le tout dans un simulacre d’élection avec un processus électoral toujours contesté. La dernière en date ne vient pas déroger à la règle.

La volonté de l’homme politique et le texte de loi

S’inscrivant jusque-là dans le cadre juridique de la Constitution de 2016, le Président sortant a prononcé un discours rempli d’espoir en mars 2020 dans lequel il exprimait sa volonté de ne pas se représenter pour un troisième mandat. En effet, après deux mandats et un bilan économique jugé très satisfaisant par l’ensemble des observateurs et des institutions financières internationales, il n’y avait pas meilleure occasion pour le président Ouattara de permettre à la Côte d’ivoire de franchir enfin le cap de l’émergence démocratique. Il est certain que le passage du flambeau à une nouvelle génération et l’organisation d’élections justes, transparentes et inclusives viendraient soutenir l’effort économique et consacrer de fait la Côte d’Ivoire comme un pays en développement. Cette émergence serait ainsi marquée par la stabilité des institutions, l’instauration de la paix sociale, le renforcement des investissements, le respect des droits de l’homme et des libertés publiques et la pratique de la bonne gouvernance. Sur le plan personnel, ce passage de témoin et le retrait d’Alassane Ouattara auraient redoré son blason. En effet, il aurait ainsi fait mentir bon nombre d’observateurs et pourfendeurs qui considèrent que le président sortant a peu d’égard pour le respect des normes juridiques qui encadrent la vie politique de la Côte d’Ivoire. Hélas, mille fois hélas !

Six mois plus tard, on assistait à un revirement d’intention, avec la volonté du président Ouattara de briguer un troisième mandat. La raison de ce revirement n’était ni juridique encore moins politique. Elle trouve son sens dans la volonté d’un homme politique se considérant comme providentiel et animé par un dessein messianique. Il le dit bien en ces termes lorsqu’il évoque les raisons de son revirement : « Ma candidature est une candidature d’urgence face à un cas de force majeure suite au décès d’Amadou Gon Coulibaly (…) Mon parti me l’a demandé et comme il est majoritaire à l’Assemblée, au Sénat et dans les mairies, cela signifie que la majorité des Ivoiriens m’a demandé d’être candidat (…) J’avais une obligation citoyenne et personnelle d’être candidat »[4].

Bien que le droit face obstacle à cette démarche, car le président sortant était en principe non éligible pour un nouveau mandat, il décide d’user de son autorité et de son influence pour ignorer les institutions, la régularité du processus électoral et l’indépendance des personnes qui les incarnent.

On pouvait dès lors affirmer à bon droit que le processus électoral serait taillé à la volonté de l’homme politique au détriment du cadre juridique. Quelle pouvait être l’issue d’une élection dont les jeux étaient déjà faits ?

Lire la partie suivante (2/3)

[1] L’organe indépendant en charge des élections en CI (Commission électorale indépendante)

[2] Vincent Foucher, Étienne Smith, « Les aventures ambiguës du pouvoir traditionnel dans l’Afrique contemporaine », Revue internationale et stratégique, 2011/1 (n° 81), p. 30-43.

[3] GNETO Gbakré Jean Patrice. « Quand la société krou, une société sans état ou société à démocratie villageoise veut se reconstituer en une société a Etat ». Rev. Iv. Hist., 2017, 30, p. 7-18.

[4]Propos du président Alassane Ouattara lors de son interview accordée au journal français Le Monde, le 24 octobre 2020 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/10/24/alassane-ouattara-candidat-a-un-troisieme-mandat-en-cote-d-ivoire-je-me-presente-contre-ma-volonte-ce-n-est-pas-un-plaisir_6057211_3212.html