ThucyBlog n°271 – La Look West Policy : exemple du multi-alignement indien

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Par Amélie Chalivet, le 1er mars 2023

Looking West In Addition To Looking East

Si l’Inde a officiellement adopté la Look West Policy (LWP) dès 2005, cette stratégie trouve un second souffle lors de l’arrivée au pouvoir du Premier ministre indien Narendra Modi en 2014 et de la tenue de la conférence « Make in India » lors de laquelle il a affirmé : « We have been discussing the ‘Look East’ policy for some time. We should also talk about ‘Link West’ ». Cet ambitieux programme s’articule autour de trois axes : les pays du Golfe, Israël et l’Iran.

Avant Modi, les liens entre l’Inde et les pays de la région (notamment ceux du Golfe) reposaient principalement sur les diasporas (plus de 9 millions de ressortissants dans la région). Dès 2014, la nouvelle administration cherche à renforcer les liens diplomatiques avec les pays concernés. Ainsi, la visite de Modi aux EAU en 2015 est la première d’un Premier ministre (PM) indien en 34 ans ; il s’y est rendu pour la quatrième fois en juillet 2022. Modi a également été le premier PM indien à se rendre en Israël en 2017 et le premier en 15 ans en Iran en 2016. L’objectif pourrait même être d’étendre la LWP plus loin, jusqu’à l’Égypte ; le président al-Sissi ayant d’ailleurs été, pour la première fois, l’invité d’honneur du Republic Day 2023 à Delhi. A cette occasion, les deux pays ont élevé leur partenariat au rang de « partenariat stratégique » et ont identifié de nouvelles sphères de coopération (exercices conjoints, contre-terrorisme).

Si cette politique a pris une nouvelle ampleur avec l’administration Modi, il est utile de se demander dans quelle mesure elle a vocation à s’intensifier alors que de nombreux obstacles en menacent la cohérence. Cet article tend à présenter la Look West Policy comme un exemple régional du multi-alignement indien et de ses potentielles limites.

La dimension économique, essentielle à la LWP

Les relations économiques dans le cadre de la LWP reposent principalement sur le commerce d’hydrocarbures, l’Arabie Saoudite et les EAU ayant longtemps été respectivement les premier et troisième fournisseurs de l’Inde en pétrole (la Russie a pris la tête de ce classement fin 2022, représentant aujourd’hui plus de 20% des importations indiennes). Ainsi, l’Arabie Saoudite a annoncé, en 2019, vouloir investir 100 milliards de dollars dans des projets énergétiques en Inde, notamment dans un projet de méga-raffinerie dans le Maharashtra avec un partenariat entre la compagnie pétrolière saoudienne ARAMCO et la compagnie indienne Reliance Industries Ltd.

Au-delà des liens historiques et culturels qui sont particulièrement forts entre l’Inde et l’Iran (comme ont pu le montrer les réactions en Inde à la suite de l’élimination de Soleimani en 2020), ce pays occupe une position géographique cruciale pour le transport de pétrole et autres marchandises, notamment en provenance de Russie. En effet, l’International North-South Transport Corridor (INSTC) qui relie Mumbai à Saint-Pétersbourg en passant par l’Iran a permis de premiers échanges de produits manufacturés en juillet 2022. Les liens économiques se sont également renforcés avec la signature d’un accord trilatéral Iran-Afghanistan-Inde pour le développement du port de Chabahar en 2016 qui assure à l’Inde un point d’accès vers l’Afghanistan pour contourner le Pakistan et essayer de concurrencer le port de Gwadar (largement financé par la Chine dans le cadre du China-Pakistan Economic Corridor et de la Belt and Road Initiative – BRI). Toutefois, depuis la chute de Kaboul le 15 août 2021, le port servait surtout à faciliter le transport de l’aide humanitaire indienne vers Afghanistan. Cependant, les récentes annonces de Vladimir Poutine (discours sur l’état de la nation du 21 février) et la publication du budget de l’Union indienne 2023-2024 pourraient montrer une volonté politique de relancer le projet en intégrant Chabahar à l’INSTC, d’autant plus que ce port est exempté de sanctions américaines.

Les acteurs de la région ont toutefois récemment montré leur volonté de diversifier le commerce au-delà des hydrocarbures. En février 2022, New Delhi a signé avec Abou Dhabi l’India-UAE Comprehensive Strategic Partnership qui fixe un objectif de 100 milliards de dollars de commerce de marchandises autres que le pétrole. L’I2U2, un forum économique qui rassemble l’Inde, Israël, les Etats-Unis et les EAU et dont le premier sommet des chefs d’Etats s’est tenu en juillet 2022, s’inscrit dans cette perspective de diversification économique et dans la continuité de la Look West Policy en renforçant la position de l’Inde dans la région.

Œuvrer pour le développement de coopérations de défense dans le cadre d’Atmanirbhar Bharat

La guerre en Ukraine a mis en lumière la volonté indienne de réduire sa dépendance stratégique à la Russie, tout en ne souhaitant pas s’en éloigner pour plusieurs raisons – notamment la crainte d’un duopole sino-russe et la place importante de la Russie dans la stratégie de multi-alignement indienne. L’Inde cherche à diversifier ses partenariats mais également à développer son autonomie stratégique dans le cadre de la campagne lancée par Modi d’Atmanirbhar Bharat (« Inde autonome »), deux phénomènes que l’on retrouve dans la LWP.

Les coopérations de défense avec les pays du Golfe prennent plusieurs formes. La plus développée est celle avec les EAU avec lesquels l’Inde a conduit les exercices navals Gulf Star en 2018 et Zayed Talwar en 2021. L’Inde et les EAU ont également annoncé en mai 2022 vouloir mettre en place des projets de développements conjoints dans le domaine de l’armement, similaires à ceux existants avec la Russie et Israël qui correspondent parfaitement à la vision Atmanirbhar Bharat. L’Inde et les EAU ont également tenu un premier dialogue trilatéral au niveau ministériel avec la France, en marge de l’Assemblée Générale des Nations-Unies en septembre 2022. Cette trilatérale, officialisée le 4 février 2023, englobe un aspect défense (et interopérabilité) avec deux pays détenteurs de Rafale.

Avec les autres pays du Golfe, l’Inde coopère principalement dans le domaine de la lutte contre le terrorisme (enjeu du financement de groupes terroristes indiens présents dans le Golfe) et de la coopération maritime. L’Inde a notamment signé, en 2018, avec Oman une annexe au Memorandum of Understanding sur la coopération de défense afin de permettre à des bâtiments militaires indiens d’utiliser les infrastructures du port de Duqm.

La coopération avec l’Iran, bien que relativement limitée, s’articule autour de deux préoccupations principales : l’accès au port de Chabahar et la situation en Afghanistan. Le premier point relève d’une volonté plus large du gouvernement Modi d’avoir une Look West Maritime Diplomacy, ce qui se retrouve dans la création par Delhi de l’Indian Ocean Naval Symposium en 2008 auquel Oman, l’Arabie Saoudite, le Qatar et les EAU ainsi que l’Iran participent (la France y participe également, à l’inverse des États-Unis). En 2022, les marines indienne, iranienne, française et bangladaise ont ainsi participé à l’exercice IMEX au large de Goa et en mer d’Oman. Les stratégies indienne et iranienne se rejoignent également sur la nécessité de limiter l’influence pakistanaise en Afghanistan rappelée par le PM indien lors de sa rencontre avec le président Raïssi au sommet de Samarcande en septembre 2022. En pratique toutefois, la coopération avec l’Iran à ce sujet s’organise principalement au sein de fora multilatéraux ; le Regional Security Dialogue on Afghanistan, dont la cinquième édition a eu lieu le 9 février 2023 à Moscou, place l’Inde et l’Iran au cœur des négociations aux côtés de la Russie et des pays d’Asie centrale.

Le principal partenaire dans la région en termes de défense reste toutefois Israël, auprès duquel les acquisitions indiennes sont principalement défensives (l’Inde représente 42% des exportations israéliennes entre 2015 et 2021 selon les chiffres du SIPRI). En juin 2022, les deux pays ont signé l’« India-Israel Vision on Defence Cooperation » qui vise à améliorer les capacités de défense indiennes le long de ses frontières (à l’image de l’AWACS Phalcon et des drones Heron que l’Inde s’est déjà procurée) et à investir dans des programmes de développements conjoints qui sont compatibles avec la politique « Make in India » – à l’image du système de défense anti-missile Barak-8 développé conjointement par la Defence Research Development Organisation (DRDO) indienne et par l’Israel Aerospace Industry israélienne.

Une politique qui peut toutefois s’avérer risquée

La Look West Policy est toutefois une stratégie risquée par laquelle l’Inde tisse simultanément des liens avec Israël, les EAU, l’Arabie Saoudite et l’Iran, ainsi que, plus récemment, avec l’Egypte. Plusieurs enjeux et tensions pourraient rendre la LWP difficile à concrétiser et ses résultats peu concluants.

Tout d’abord, les pays du Golfe et l’Iran entretiennent des liens avec le Pakistan, ce qui réduit considérablement la marge de manœuvre de l’Inde, qui cherche justement à contrer l’influence d’Islamabad. Le nouveau Chief of Army Staff (CEMAT) pakistanais Gen. Asim Munir, un des hommes les plus puissants du pays (et l’ancien chef des services de renseignement ISI), a été reçu aux EAU en janvier 2023 afin de discuter de la relation de défense, et le PM pakistanais s’est rendu trois fois aux EAU depuis sa prise de fonction en avril 2022. Toutefois, la relation entre le Pakistan et les EAU n’est pas sans accroc ; par exemple, lors de l’abolition de l’article 370 de la constitution indienne en 2019 et donc du statut particulier d’autonomie du Jammu-et-Cachemire, les EAU ont eu une réaction très mesurée, l’ambassadeur émirati a dit qu’il s’agissait d’un enjeu de politique intérieure. De la même façon, l’Arabie Saoudite, allié traditionnel du Pakistan, est restée silencieuse sur la question. A l’inverse, l’Iran s’est rangé dernière le Pakistan, l’Ayatollah Khamenei comparant la situation du peuple cachemiri à celle du peuple palestinien ; la relation Islamabad-Téhéran n’est toutefois pas exempte de tensions, notamment du fait d’incidents récurrents le long de la frontière irano-pakistanaise dans le Balouchistan.

La Chine cherche également à développer son influence dans la région, ce qui peut aussi concurrencer et inquiéter Delhi. Dans le domaine de la défense, les ventes chinoises d’armement ont augmenté de 169% dans la période 2016-2020 pour les EAU et de 386% pour l’Arabie Saoudite. Les rapports Iran-Chine s’améliorent également avec la signature d’un « pacte de coopération stratégique » de 25 ans en 2022 et la récente visite du Président Raïssi à Pékin.

Au-delà de ces aspects, l’enjeu du nucléaire iranien et les sanctions américaines qui en ont découlé ne permettent pas à l’Inde de contrer efficacement l’influence chinoise et le rapprochement avec le Pakistan. La LWP peut également se retrouver fragilisée par les tensions entre Israël et l’Iran ; la participation de l’Inde à l’I2U2 peut être perçue comme un point bloquant si ce forum prend la forme d’un « Quad du Moyen-Orient » et se positionne à terme en opposition à l’Iran.

Enfin, les enjeux religieux sont un dernier point de blocage possible pour l’approfondissement de la LWP (même si les politiques des États sont souvent inconstantes sur ces sujets). La politique intérieure du régime nationaliste hindou et le sort des minorités musulmanes en Inde sont parfois sources de tensions vis-à-vis des partenaires « de l’Ouest ». En juin 2022, les remarques d’une porte-parole du BJP (Bharatiya Janata Party, le parti de Modi au pouvoir), Nupur Sharma, sur le prophète ont provoqué des vagues de colère dans la région. Le ministre des Affaires étrangères émirien a condamné les propos et les ambassadeurs qatari et koweïti ont été rappelé. Ainsi la volonté indienne de développer des coopérations tous azimuts peut parfois se heurter à des obstacles qui, à terme, fragiliseront la LWP.

Quel avenir pour la LWP ?

Les accords d’Abraham ont permis de « normaliser » les relations entre Israël d’une part et les EAU, Bahreïn, le Maroc et le Soudan d’autre part. De plus, certains signaux montreraient un rapprochement entre Israël et l’Arabie Saoudite. Toutefois, tous les points mentionnés ci-dessus rappellent que cet équilibre est toujours fragile et qu’une dégradation de l’environnement stratégique pourrait mettre l’Inde dans une position difficile.

Cependant, le conflit en Ukraine a mis en exergue la volonté de l’administration Modi de maintenir sa ligne « multi-alignée » malgré les pressions extérieures. En effet, et malgré les nombreux points de tension, l’Inde prend soin de ne pas choisir de camp et de ne pas s’impliquer dans les affaires régionales. Elle continue de s’engager avec un maximum d’Etats en sélectionnant les aspects de coopération qui satisfont ses intérêts nationaux. A la question de comment l’Inde justifie d’avoir des relations avec Israël, l’Iran et les pays du Golfe, le ministre des Affaires étrangères S. Jaishankar a répondu : « The answer is in a willingness to look beyond dogma and enter the real world of convergences ». Du point de vue de l’administration actuelle, tant que ces convergences existent, l’Inde sera en mesure de développer sa Look West Policy.