La Méditerranée : un avenir en question

Une seule mer pour plusieurs rivages

« Ce toit tranquille où marchent des colombes … » : La Méditerranée ne ressemble guère à l’image irénique de Paul Valéry, même si elle est à beaucoup d’égards un cimetière marin, qui « entre les pins palpite, entre les tombes ». Comme espace géologique, elle est tellurique, sismique, sujette à nombre de violences climatiques. Tremblements de terre, éruptions volcaniques, tempêtes jalonnent son histoire, celle d’une mer vouée à une disparition à terme programmée. Mais à l’échelle humaine, ce qui en ressort n’est pas tant l’assèchement par télescopage des continents qui la bordent que les différents registres de son espace – espace mi terrestre mi maritime, puisque, mer fermée ou semi fermée, elle est cernée et dominée par ses rivages. Différents registres et registres différents qui traduisent la densité de ses utilisations, la multiplicité de ses riverains, qui expriment l’importance unique qu’elle a revêtue dans le parcours des civilisations, la richesse de son passé comme les incertitudes de son présent.

Espace des mythes et légendes, la Méditerranée a été le berceau des récits fondateurs de nombreuses civilisations, soit qu’elles s’engendrent mutuellement, soit qu’elles entrent en conflit. Les légendes minoennes, l’errance d’Ulysse, la course d’Enée s’y alimentent tour à tour. Les grandes religions, polythéistes puis monothéistes avec la Bible, naissent sur ses bords. Troie ou Carthage y périssent, Athènes y succombe, Israël s’y disperse et Rome, seul empire à l’avoir intégralement conquise, y triomphe avant de se dissoudre par son extension même. Centre du monde occidental, de sa puissance, de son commerce et de son imaginaire, elle devient point de rupture et de contact entre l’Occident et l’Orient avec les conquêtes ottomanes sur son pourtour. Au rationalisme européen s’opposent alors les mystères et la magie du voyage d’Orient, qui fascine au XIXe siècle les Romantiques familiers des itinéraires initiatiques – et transgressifs – vers Constantinople, Jérusalem et l’Egypte, monde des origines entre le Parthénon et les Pyramides, des ruines antiques ou féodales, tout un monde que l’on redécouvre et qui s’en va.

Cette division entre l’Occident et l’Orient devient rapidement une séparation entre les rives nord et sud. Mais elle n’est que la summa divisio d’un espace beaucoup plus fragmenté. Il y a ainsi ses entours, les passages par où l’on entre et par où l’on sort – Gibraltar, les Détroits vers la mer Noire, le canal de Suez vers la mer Rouge après son percement, mais aussi les verrous qui séparent différents bassins – Malte, et Chypre, pointe avancée de l’Occident vers le Levant ou la Turquie. Plus largement, les îles de la Méditerranée, grandes ou petites, isolées ou en archipel, forment souvent des mondes particuliers dont les relations avec les continents voisins, même si elles en dépendent, sont complexes. Il y a clairement un bassin occidental, plutôt dominé par la rive européenne, et un bassin oriental où le poids de la rive sud est plus lourd. Il y a encore les mers intérieures de cette mer semi-fermée, mer Tyrrhénienne, mer Ionienne, mer Adriatique, mer Egée, qui ont chacune leurs singularités.

Ces divisions nourrissent une géopolitique ou une stratégique de la Méditerranée : espace de frottement entre les empires, elle a vu s’affronter, après la chute de l’empire romain, empire ottoman, empire d’Espagne, empire britannique, empire russe, chacun avec ses objectifs et ses moyens – surtout territoriaux pour le premier, maritimes pour le second, maîtrise des passages et des verrous pour le troisième, liberté des accès pour le dernier. Elle a servi de chemin de conquête pour la colonisation européenne de la rive sud qui en a fait pour plus d’un siècle un lac occidental. Dans cette mer sans marées, la rivalité des empires et des Etats n’est pas le seul instrument des flux et reflux : les religions engendrent les voyages des peuples vers les terres promises ou à convertir. Invasions musulmanes, croisades, oppositions entre orthodoxie et catholicisme sont autant de conflits de civilisations. Après avoir intéressé exclusivement les riverains, ces conflits suivent la logique des confrontations mondiales : l’opposition Est-Ouest provoque une présence navale américaine au service d’une influence économique et politique permanentes, une présence soviétique plus diffuse et irrégulière. Aujourd’hui, ce sont davantage les flux migratoires Sud – Nord, économiques et démographiques, qui animent les passages et encombrent les rives.

Dans toutes ces divisions, rivalités, conflits, entre riverains qui occupent son pourtour, ou non riverains qui y cherchent circulation et points d’appui, la Méditerranée comme espace maritime est la grande oubliée voire la grande victime. Pollutions côtières, déversements ménagers ou industriels, marées noires, surexploitation de ressources halieutiques rares fragilisent de plus en plus une mer vulnérable en raison de ses caractéristiques géophysiques, comme de la densité des populations qui vivent auprès de la plupart de ses rivages. Quant à la navigation, le temps n’est plus celui des barbaresques et des pirates, mais les migrations difficilement contrôlables dont elle est le théâtre font de trop nombreuses victimes sans défense, misérables qui risquent leur vie pour la fuir. Espace aussi de trafics criminels de marchandises, de pillages archéologiques : les colombes de Valéry se transforment en vautours, les voiles blanches en voiles noires, sous le soleil indifférent de « Midi le juste » … On mesure l’incapacité des Etats riverains de la considérer comme un ensemble unique et homogène, appelant une régulation commune tournée vers la protection de son environnement naturel et de ses ressources. L’absence fréquente de plateau continental ou de zone exclusive sur ses bords risque en plus d’en faire une mer à l’encan, déchargeant les Etats côtiers de leur responsabilités en la matière.

Dans ces conditions, comment la Méditerranée deviendrait-elle un espace politique commun, géré au profit de l’intérêt général et soumis à des régulations profitables à tous ? La multiplication des Etats riverains, leur compétition voire leurs antagonismes – le conflit israélo-palestinien déploie là aussi ses redoutables effets -, les inégalités de développement, les différences culturelles et religieuses, le poids des humiliations et frustrations du passé s’ajoutent à un relatif désintérêt pour les problèmes communs, accentué par la présence des Etats-Unis qui n’entendent pas laisser les riverains régler seuls leurs propres affaires. Hier, avec le Royaume-Uni, la Méditerranée était le grand chemin vers l’Empire, aujourd’hui avec les Etats-Unis c’est la route vers les hydrocarbures, la protection d’Israël et un espace de containment de la Russie. La chance de la Méditerranée est cependant le relatif déclin de son importance intrinsèque – mer Rouge, mer Noire, Golfe arabo-persique sont plus sensibles. Le dialogue euro-méditerranéen ou processus de Barcelone n’a produit que des résultats limités. La récente initiative française d’Union pour la Méditerranée connaîtra t-elle meilleur destin ? Peut-être, mais on ne voit guère poindre le temps où, suivant l’espérance lyrique de Victor Hugo, l’union ferait « de toute la rive un immense baiser ».