ThucyDoc n° 30 – Note d’analyse : Le pétrole est-il vraiment une ressource épuisable ?

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Le pétrole est communément considéré comme une ressource épuisable. Mais l’est-il réellement ? L’image des puits de pétrole qui finiraient par s’assécher et des pompes à essence qui délivreraient leurs dernières gouttes de carburant relève sans aucun doute d’une peur irrationnelle. En effet, si le pétrole – qui demeure aujourd’hui encore la première source d’énergie primaire de l’humanité – est par nature une ressource épuisable, ce caractère fini est riche en contradictions et en paradoxes, et ne doit pas être considéré stricto sensu. Ainsi le pétrole est une ressource épuisable en théorie, mais pas en pratique. Il est épuisable si on le considère comme inépuisable, mais il est inépuisable tant qu’on le considère comme épuisable. Voyons pourquoi.

En théorie, toutes les ressources physiques et non renouvelables que nous offre la Terre sont épuisables. En puisant dans ces ressources, nous diminuons d’autant un stock qui ne sera pas reconstitué. Ainsi en est-il du pétrole. Cependant, la manière dont sont évaluées les réserves pétrolières mondiales et la régulation de l’offre et de la demande de pétrole par le marché font que le pétrole n’est pas une ressource épuisable en pratique.

Les réserves pétrolières mondiales : un périmètre fluctuant

Il y a soixante ans, les réserves pétrolières mondiales étaient estimées à soixante ans de consommation. Elles sont pourtant loin d’être épuisées aujourd’hui : ces réserves – malgré tout ce qui a été consommé depuis les années 1960 – sont à présent estimées à cinquante ans de consommation. Si nous avons donc perdu dix ans de réserves en soixante ans, les réserves ont cependant très nettement augmenté de manière absolue, passant de 291 milliards de barils en 1960 à 1 730 milliards en 2018[1]. Elles offrent dix ans de consommation en moins car la consommation a augmenté encore plus fortement que les réserves. Si ces réserves augmentent bien que nous puisions constamment dedans, c’est parce qu’elles ne constituent pas la totalité de notre stock de ressources : les réserves estimées sont les réserves prouvées exploitables. Ce sont la partie de nos ressources pétrolières totales dont l’existence est connue – des gisements qui ont été découverts – et qui sont exploitables aux conditions économiques et avec les moyens techniques du moment. Or ce sont là des choses qui évoluent : non seulement de nouveaux gisements peuvent être découverts, mais surtout les progrès technologiques permettent de renouveler les réserves.

Premièrement, ces progrès technologiques permettent d’augmenter le taux de récupération dans les gisements déjà connus, c’est-à-dire la part du pétrole que nous sommes capables d’extraire d’un gisement par rapport à la quantité totale contenue dans ce gisement. Le taux de récupération moyen est actuellement de 35% contre 20% il y a quelques décennies. Non seulement cette hausse de la productivité des gisements augmente mécaniquement le volume des réserves exploitables, mais nous voyons également qu’il existe une marge de progression potentiellement importante pour accroître encore cette productivité. Certains gisements norvégiens parviennent d’ores-et-déjà à des taux de récupération de l’ordre de 50%. Deuxièmement, les progrès technologiques rendent accessibles des ressources auparavant inaccessibles à des coûts raisonnables, soit en raison de conditions d’exploration et de production difficiles (haute mer, froid polaire, etc.), soit en raison de formations géologiques particulières (pétroles extra-lourds, schistes bitumineux, etc.). Par conséquent, la Terre abrite en réalité bien plus de pétrole que les cinquante ans de réserves prouvées exploitables que nous connaissons aujourd’hui : il reste des ressources à découvrir, des zones à explorer et des ressources que nous connaissons déjà, inexploitables aux conditions actuelles, mais qui le deviendront à l’avenir.

La rareté organisée du pétrole, clé de voûte du marché

Si ce périmètre fluctuant des réserves pétrolières mondiales prouvées exploitables montre que nous disposons finalement de ressources bien plus abondantes que nos estimations, considérer le pétrole comme une ressource rare n’en demeure pas moins un impératif économique. En effet, en économie, la valeur d’un bien dépend de sa rareté. Or, si nous considérons que nos ressources pétrolières tendent à être illimitées, la valeur d’un baril de pétrole serait très faible : ce qui est abondant ne vaut rien. Cela encouragerait outre mesure la consommation de cette énergie peu onéreuse, mais cela découragerait totalement les investissements dans l’exploration, la production et la recherche technologique car leur rentabilité ne serait alors pas assurée. Dès lors, il n’y aurait pas de renouvellement des réserves consommées, si bien que nos réserves pétrolières finiraient fatalement par s’épuiser. Mais cela ne peut arriver en raison de l’existence d’un marché pétrolier mondial – c’est-à-dire la confrontation de l’offre et de la demande mondiales de pétrole. Or ce marché repose sur une rareté organisée de la ressource : nos ressources prouvées exploitables à l’instant t sont limitées, donc le pétrole a de la valeur. Les consommateurs tendent à modérer leur consommation, et il est rentable pour les compagnies pétrolières d’investir dans l’exploration, la production et la recherche technologique, contribuant ainsi au renouvellement des réserves. La rareté du pétrole est organisée, mais elle n’en est pas moins réelle : à un niveau de prix correspond une quantité offerte de pétrole. Notons toutefois que l’offre et la demande de pétrole ont une faible élasticité-prix, en raison des habitudes de consommation et des longs cycles d’investissement : il faut des variations de prix importantes et du temps pour que l’offre et la demande s’ajustent, ce qui explique en partie la forte volatilité des prix du pétrole, alimentée également par d’autres facteurs (psychologie des marchés, instabilité géopolitique, comportements spéculatifs, etc.).

Si le fonctionnement du marché repose sur une rareté organisée du pétrole, ceci fait paradoxalement du pétrole une ressource inépuisable. En effet, si un épuisement prochain se dessinait véritablement, la forte hausse des prix qui en résulterait découragerait la consommation, pousserait à l’utilisation – lorsque cela est possible – d’énergies moins onéreuses, et stimulerait les investissements dans le secteur pétrolier qui deviendraient alors très rentables. L’ajustement de l’offre et de la demande qui s’opérerait alors atténuerait donc la rareté relative de la ressource qui redeviendrait donc progressivement abondante par rapport au besoin, si bien que s’éloignerait la perspective de l’épuisement. Autrement dit, la hausse des prix du brut repousse mécaniquement l’épuisement de la ressource.

En conclusion, le pétrole est une ressource épuisable car nous avons tout intérêt à le considérer en tant que tel, et c’est justement cela qui en fait une ressource inépuisable. Cet exercice de gymnastique intellectuelle montre une chose : l’humanité arrêtera peut-être un jour, sûrement dans un horizon très lointain, d’utiliser du pétrole ; cela pourra être pour différentes raisons – rupture technologique, compétitivité d’autres sources d’énergie, préoccupations environnementales, etc. – mais cela ne sera pas en raison d’un épuisement des ressources. Comme l’a dit Cheikh Ahmed Zaki Yamani, Ministre saoudien du pétrole (1962-86) : « l’âge de pierre ne s’est pas terminé faute de pierre, et l’ère du pétrole ne se terminera pas faute de pétrole ».

Keyvan PIRAM
8 novembre 2019

[1] Données OPEP (estimation 1960) et BP (estimation 2018).